Depuis 2016, Donald Trump s’entoure de figures influentes des chrétiens évangéliques. Déjà très visibles au cours de son premier mandat, certains d’entre eux sont devenus omniprésents dans l’entourage du président. Leur poids politique révèle des tensions sous-jacentes au sein du camp MAGA, dont certains membres les accusent d'être responsables de l'entrée en guerre des États-Unis contre l'Iran.

Trump est-il un meilleur chrétien que le chef de l'Église ? Pour le prédicateur évangélique star Robert Jeffress, la réponse est toute trouvée. « Il semblerait que le président Trump comprenne mieux les enseignements de la Bible que le pape », s’est fendu, dimanche 10 mai, le pasteur texan sur la chaîne conservatrice Fox News. L’influent religieux commentait alors la récente joute verbale par réseaux sociaux interposés entre le souverain pontife et le locataire de la Maison Blanche.

Voilà 10 ans que Robert Jeffress gravite dans l’orbite de Donald Trump. Déjà en 2016, il avait été nommé au conseil consultatif exécutif évangélique de la première campagne du milliardaire new-yorkais. L’objectif : aiguiller le candidat Trump sur les « questions importantes pour les évangéliques et les autres personnes de foi » aux États-Unis. Opposition à l’avortement, réduction des droits LGBTQIA+, nomination de juges conservateurs à la Cour Suprême… Donald Trump a depuis donné de nombreux gages aux évangéliques, aux chrétiens et plus globalement aux conservateurs de sa base électorale.

Pourtant, depuis le début de la guerre en Iran le 28 février, des voix discordantes au sein même du clan présidentiel se font de plus en plus entendre. Fidèle parmi les fidèles de Donald Trump pendant des années, Tucker Carlson mène depuis peu la fronde contre le président américain. Dans un entretien fleuve accordée au New York Times, l’ex-présentateur ultra-conservateur de Fox News reproche à Donald Trump de faire passer les intérêts d’Israël avant ceux des États-Unis.

Il se désole de voir le chef de l'État de son pays asservi à Tel Aviv, qui l’aurait « poussé » à partir en guerre. « Israël a ce pouvoir dans notre Congrès, non pas parce que nous avons beaucoup de juifs mais parce que nous avons des dizaines de millions de chrétiens évangéliques qui soutiennent Israël corps et âme car ils estiment que c'est leur devoir théologique de le faire », martèle Tucker Carlson.

Galaxie évangélique

Ces accusations, certes caricaturales, s’appuient sur une réalité électorale. Les Américains de confession évangélique sont le « pilier » des électeurs pro-Trump, assure André Gagné, directeur du département d'études théologiques à l'université Concordia de Montréal. Ils représentent près d’un quart de l’électorat total du pays et soutiennent le leader du mouvement MAGA depuis sa première campagne. Dès 2016, « environ 81% d'évangéliques blancs ont voté pour Trump », explique André Gagné. En 2020, les estimations oscillent « entre 76 et 81% » et atteignent 85% lors de la victoire du champion des Républicains en 2024.

Une légende habilement bâtie par d’importantes figures du mouvement renforce cette ferveur électorale depuis des années. Les évangéliques ont « fait la promotion de l’idée que Trump était choisi par Dieu pour ramener l’Amérique à ses fondements chrétiens », remarque André Gagné. En bon homme affaires, le milliardaire a su exploiter ce filon et amplifier ce récit, regroupant autour de lui de nombreux pasteurs et représentants d’obédience évangélique. La tentative d’assassinat à Butler lors de sa campagne de 2024 a décuplé le sentiment « que Dieu l’avait protégé pour s'assurer que l'Amérique soit sur le bon chemin, sur le chemin de la prospérité », ajoute André Gagné.

Au centre de cette légende, Paula White Cain érige avec ferveur le leader MAGA en envoyé divin depuis plus de dix ans. Télévangéliste star et pasteure d’une méga-église en Floride, la quinquagénaire est toujours au premier rang des prières mises en scène dans le bureau ovale par Donald Trump. Quitte à flirter avec le blasphème, elle n’hésite pas à comparer Donald Trump à des figures bibliques, allant jusqu’à soutenir que « dire non au Président Trump reviendrait à dire non à Dieu ». Le mois dernier, elle déclarait que le chef d’État avait été « trahi, arrêté et accusé injustement » à l’image du Christ. Sans être du goût de tous les chrétiens, ce dévouement total a valu à Paula White Cain d’être nommée à la tête du « bureau de la foi », créé en février 2025 par Donald Trump.

Principales figures d'obédiences évangéliques autour de Donald Trump.
Principales figures d'obédiences évangéliques autour de Donald Trump. © AP - Julia Demaree Nikhinson / AP - Ohad Zwigenberg / Reuters - Nathan Howard / AFP - Gil Cohen-Magen / AFP - Leandro Lozada / AFP - Mandel Ngan / Montage : Alexandre Neracoulis / Studio graphique FMM
 

Elle est également membre de la Commission pour la liberté religieuse, mise en place quelques mois plus tard, dont l’objectif est de conseiller le « bureau de la foi ». S’y côtoient beaucoup de grands noms du christianisme évangélique, proches du président, dont le célèbre Franklin Graham. Fils du grand prédicateur Billy Graham, son soutien inconditionnel à Donald Trump en fait un allié de poids. À la tête de la Billy Graham Evangelistic Association, une organisation fondée par son père en 1950 et particulièrement influente auprès des présidents américains, il avait été choisi pour diriger la prière lors de l’investiture de Donald Trump en 2025.

Sans se limiter aux prédicateurs, la présence d’évangéliques convaincus se retrouve jusqu’aux plus hautes instances du pouvoir américain. Le sulfureux secrétaire à la Défense, admirateur des croisades, Pete Hegseth, est lui aussi un évangélique radical. Ancien journaliste de Fox News, il se rêve aujourd’hui en pourfendeur des ennemis des États-Unis et organise chaque mois des prières au Pentagone conduites exclusivement par des pasteurs évangéliques. Son zèle religieux extrême ne l’a toutefois pas empêché de récemment confondre une réplique du film Pulp Fiction pour un verset de la Bible, bien qu’il s’en soit défendu.

Réelle influence politique ?

Sur une ligne similaire à celle du belliqueux Hegseth, l’ambassadeur des États-Unis en Israël Mike Huckabee est un évangélique conservateur et partisan de l’idéologie sioniste. « Il défend l'idée du Grand Israël et que cela ne poserait aucun problème si Israël étendait ses frontières selon les textes bibliques », précise André Gagné. Selon les lectures les plus extrêmes des textes saints, ce territoire s’étendrait du Nil à l’Euphrate.

Autant de figures religieuses et politiques grâce auxquelles Donald Trump consolide sa base d’électeurs. Conservateurs, attachés aux valeurs familiales, les évangéliques sont engagés dans « un rapport transactionnel » avec le président, poursuit André Gagné. « Trump est bien conscient qu'il a besoin du vote évangélique, et les évangéliques sont conscients que Trump les écoute et leur accorde beaucoup de ce qu'ils demandent ».

En nommant trois juges conservateurs à la Cour suprême pendant son premier mandat, Donald Trump a rendu possible la révocation du droit à l’avortement en 2022. Un coup politique doublement bénéfique pour lui, tant il était réclamé par les conservateurs au-delà même des sphères évangéliques. Autre gage conséquent accordé aux évangéliques : le déménagement de l’ambassade américaine en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem en 2018. Un symbole « important dans la conception des rapports entre les États-Unis et Israël », note André Gagné.

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Et pour cause, les croyances évangéliques voient le peuple juif comme une nation d’élus qui doit être défendue et font de l'existence d'Israël une condition essentielle au retour du Christ du Terre. Des certitudes directement tirées de la Bible. Aussi, le soutien sans faille de Donald Trump à Tel-Aviv dans ses opérations militaires destructrices à Gaza et son entrée en guerre contre l’Iran sont salués par les évangéliques dans son entourage. Fréquemment assimilé à des personnages bibliques centraux dans la défense des juifs, comme la reine Esther ou David, « Trump a aussi été comparé à l'ancien roi perse Cyrus, mentionné dans la Bible comme un païen dont Dieu s'est servi pour libérer le peuple juif au VIᵉ siècle avant notre ère », développe André Gagné.

Ce discours pro-israélien est ainsi devenu omniprésent dans l’entourage proche du locataire de la Maison Blanche. De là à affirmer, comme le fait sans détour Tucker Carlson, que les évangéliques autour de Trump l'ont poussé à entrer en guerre au Moyen-Orient ? 

« Si Trump venait à poser la question aux évangéliques autour de lui, ils défendraient toujours Israël de manière inconditionnelle », assure André Gagné. Paula White Cain rencontre ainsi régulièrement le Premier ministre israélien nationaliste Benyamin Netanyahu lors de ses visites aux États-Unis. Et Israël a indéniablement milité activement auprès de l'administration Trump pour que celle-ci s'engage à ses côtés. Mais il paraît peu crédible que la pression de ces fondamentalistes soit l'une des raisons premières de l'entrée en conflit des Américains, même si, à ce jour, leurs buts de guerre restent encore très flous.

Fracture chez les chrétiens MAGA

Qui plus est, l’attitude connivente de Tucker Carlson envers certaines sphères de chrétiens nationalistes, comme l’influenceur antisémite Nick Fuentes, appelle à une évaluation prudente de ce type de propos. La logique selon laquelle le président américain serait victime d’un puissant groupe d’influence agissant en faveur d’Israël n’est pas sans rappeler certaines thèses du « complot juif ».

La défiance exprimée par Tucker Carlson à l’égard d’un président qu’il a si longtemps soutenu est cependant symptomatique d’une fracture de plus en plus apparente au sein du camp MAGA. La proximité idéologique affichée entre Donald Trump et son entourage évangélique commence à fissurer l’arc chrétien-conservateur pourtant acquis à sa cause depuis le début.

L’entrée en guerre en dépit des promesses de l’autoproclamé « président de la paix » a fait céder les derniers verrous qui contenaient les critiques de sa base d’électeurs. Les prix à la pompe commencent à avoir raison de la cote de popularité de Donald Trump, tombée en dessous de la barre des 40%.

Du côté des chrétiens évangéliques, les chiffres sont également en baisse, mais restent très bons. Selon un récent sondage NPR/PBS News/Marist, 64% d’entre eux approuvent le travail de Donald Trump. « C’est une baisse importante de 8 % depuis janvier, note André Gagné, mais les évangéliques blancs demeurent ses plus fervents supporters et 69 % d’entre eux disent vouloir appuyer le candidat républicain de leur circonscription lors des élections mi-mandat ».

De fait, la question des mid-terms, les élections de mi-mandat de novembre 2026, est au cœur de ces oppositions dans le camp présidentiel. Les critiques de Donald Trump à l’encontre du pape ou ses menaces apocalyptiques contre la population iranienne sont autant de sorties de route qui ont déplu aux chrétiens américains, notamment les catholiques.

L'électorat évangélique a lui aussi été fortement heurté par la publication d’une image, générée par IA, où Trump apparaissait grimé en Jésus. Immédiatement, les leaders évangéliques autour de lui sont venus à la rescousse, à commencer par Franklin Graham. Converti pour l’occasion en porte-parole du président, le pasteur a soutenu sur son compte X que Trump pensait que l’image le dépeignait en « médecin aidant quelqu’un ».

Si le président américain a conservé en ligne ses attaques contre le souverain pontife, il a en revanche supprimé l'image polémique. Preuve peut-être qu'il prête une attention particulière à un électorat qui ne semble de toute façon pas près de lui tourner le dos.

rfi

 

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