Dans un mémoire soutenu à Sciences Po Lyon, Dyvie Nzambe-Lonatsiga analyse l’« évangile de la prospérité » en République Démocratique du Congo et aux États-Unis, montrant son adaptation aux crises et à l’ère numérique.

Qui veut gagner des millions ? Dans un remarquable mémoire de Master 1 de 238 pages (122 pages sans les annexes) soutenu à Sciences Po Lyon en 2022, Mme Dyvie Nzambe-Lonatsiga explore certains rouages de ce que l’on a coutume d’appeler « l’évangile de la prospérité » (1), une doctrine qui lie automatiquement la foi chrétienne à la réussite matérielle et physique. À travers une étude comparée originale entre la République Démocratique du Congo (RDC) et les États-Unis, l’autrice explique comment cette mouvance s’adapte aux territoires pour devenir une réponse « sur-mesure » aux crises individuelles, tout en exploitant les nouveaux codes du numérique (2).

Une doctrine « caméléon » : du rêve américain à la délivrance congolaise

Pour étayer sa réflexion, Dyvie Nzambe-Lonatsiga a retenu six terrains de recherche, trois aux Etats-Unis et trois en République Démocratique du Congo. Outre-Atlantique, elle s’est penchée sur Joel Osteen, pasteur à Lakewood Church ; Creflo Dollar, pasteur à Christian World Changers Church International, et l’incontournable Kenneth Max Coppeland, pasteur le plus riche des États-Unis. En RDC, elle a focalisé son attention sur l’apôtre Léopold Matumbo Kalombo, fondateur très puissant « Ministère Amen » ; elle a également étudié l’apôtre Jean-Baptiste Sumbela, « suivi par plus de 27 000 personnes sur Facebook », et enfin l’apôtre et chantre Moïse Mbiye, pasteur principal de Cité Béthel.

L’un des apports de la recherche déployée par Dyvie Nzambe-Lonatsiga réside dans la démonstration de la grande plasticité de ce message de la prospérité. Aux États-Unis, le Health and Wealth Gospel se greffe sur l’idéologie nationale de la réussite personnelle. L’autrice explique que dans le contexte américain, le discours est souvent axé sur la psychologie positive et la « pensée créatrice ». On ne demande pas seulement à Dieu d’intervenir, on « décrète » sa propre réussite, non sans liens avec la théologie Parole de Foi (Word of Faith). Le fidèle est volontiers incité à visualiser sa promotion ou sa nouvelle voiture comme une extension de sa foi. Comme le souligne l’autrice : « Présentant un Dieu tout-puissant qui permet d’accéder à une vie prospère, l’évangile de la prospérité moderne s’est « approprié » le rêve américain, en le christianisant. » (p.18).

À l’inverse, en RDC, dans un contexte socio-économique et anthropologique spécifique, la doctrine doit répondre à une « économie de la débrouille » et à une omniprésence de l’invisible.

La réussite n’est pas qu’une question de volonté, c’est avant tout une bataille contre des forces occultes qui bloquent l’ascension sociale.

Les exemples de témoignages cités dans le mémoire montrent des fidèles attribuant leur chômage à des « liens de parenté maléfiques ». Ici, le message insiste sur la rupture avec les malédictions ancestrales, par des rituels de prières de délivrance : en RDC, « la pauvreté, la maladie, le chômage, l’infertilité sont expliqués par la présence d’un mauvais esprit qui tourmente le croyant ». Elle cite au passage les travaux de Sébastien Kapuku Kalombo qui parle d’« inflation des démons et des esprits » dans la capitale congolaise et explique qu’« un esprit habite derrière chaque chose : esprit de sommeil, esprit de pauvreté, esprit de rire » (3)

L’émergence du « pasteur-influenceur »

Entre autres résultats, l’étude met aussi en lumière le passage du télévangéliste classique au « pasteur-influenceur ».

Grâce aux réseaux sociaux, ces leaders ne sont plus seulement des guides religieux, mais des marques personnelles.

Le mémoire analyse comment des pasteurs comme Marcello Tunasi (RDC) ou Steven Furtick (USA) utilisent une esthétique léchée, des montages dynamiques et des « stories » quotidiennes pour occuper l’espace mental des jeunes followers. Ils ne se contentent plus de prêcher le dimanche ; ils deviennent des coachs de vie omniprésents, qui valident leur message par l’ostentation. Leur réussite devient la preuve de la validité de leur prédication : « Ils deviennent alors l’incarnation du message qu’ils prêchent : Dieu permet à ses enfants de réussir dans leurs entreprises et de devenir riches » (page 66).

Cette proximité numérique crée une relation « para-sociale » où le fidèle a l’illusion d’une intimité quotidienne avec son leader. Dyvie Nzambe-Lonatsiga observe que cette mise en scène de l’opulence (vêtements de luxe, voitures, voyages) sert de « preuve sociale ». Si le pasteur est riche, c’est que sa méthode fonctionne. Les fidèles ne sont plus de simples auditeurs, mais des « abonnés » qui consomment un contenu religieux formaté pour les algorithmes, rendant la critique de la doctrine d’autant plus difficile qu’elle est mêlée à un divertissement visuel permanent.

Un rapport utilitaire à la Bible

Le mémoire analyse aussi de manière critique l’usage du texte biblique au sein de ces megachurches. Loin d’une étude exégétique rigoureuse, la Bible y paraît souvent utilisée comme un catalogue de promesses juridiques que l’on peut « activer » par le don financier, souvent appelé « semence ». Par exemple, l’histoire d’Abraham n’est plus lue comme une élection spirituelle, mais comme la preuve que l’alliance avec Dieu garantit des troupeaux et de l’or. Dyvie Nzambe-Lonatsiga note une inversion du rapport à l’autorité religieuse : un pasteur comme Léopold Mutombo Kalombo qui « met de côté » ce qui ne correspond pas à ce qu’il a l’intention d’enseigner : « il ne s’agit plus du message qui doit s’adapter à la référence religieuse. Au contraire, c’est la Bible qui s’adapte au message que veut faire passer le prédicateur de la prospérité » (p.98).  

Le message apparaît alors « anthropocentré », tourné vers les désirs immédiats de l’individu (santé, argent, influence) plutôt que vers la théologie du salut ou du sacrifice. Le pasteur utilise souvent ses propres succès comme preuve ultime, parfois au détriment de l’ouverture de la Bible.

Dans certaines séquences de culte analysées, la lecture de la Bible est courte, servant simplement de « tremplin » à une longue exhortation sur le succès financier ou la victoire sur les ennemis, transformant la foi en un contrat transactionnel avec la divinité.

La culture biblique comme rempart ?

En conclusion, Dyvie Nzambe-Lonatsiga souligne que la résistance des églises traditionnelles face à cette déferlante ne se joue pas seulement sur le terrain médiatique, mais sur celui de l’éducation théologique. En écho ce jugement, formulé par le pasteur et ancien doyen FLTE Jacques Buchhold en entretien : « l’évangile de la prospérité est une hérésie, une erreur typiquement évangélique » (p.210).  

Dyvie Nzambe-Lonatsiga pointe le potentiel de dérive d’une foi émotionnelle qui dépend entièrement de la personnalité du leader. Les églises plus classiques, souvent jugées « ennuyeuses » par les jeunes, peinent à concurrencer la promesse d’un miracle immédiat. Elle identifie une clé pour réduire l’influence de ces répertoires : « il s’agit alors de mener un travail qui devrait permettre au fidèle de ne pas chercher une révélation divine par un intermédiaire humain et favoriser la phrase « la Bible dit », plutôt que « Dieu m’a dit » afin de réduire l’influence de l’évangile de la prospérité » (p.120). En d’autres termes, un recentrage sur le cœur de l’identité protestante (le renvoi à l’autorité de la Bible) pour éviter une personnalisation prophétique potentiellement sectaire.

Félicitations à Dyvie Nzambe-Lonatsiga pour ce beau travail de recherche, pionnier et comparatiste, qui n’oublie pas d’élargir au contexte économique et social. L’autrice suggère ainsi à juste titre que tant que les structures étatiques (en RDC) ou le système économique (aux Etats-Unis) laisseront les individus dans une forme de précarité ou de quête de sens effrénée, les répertoires chrétiens de la prospérité (4) continueront de proliférer en proposant des solutions plus ou moins magiques à des problèmes structurels.

(1) Dyvie Nzambe-Lonatsiga, Prospérité(s), figure pastorale et réseaux sociaux : une étude comparée des moyens de propagation de l’évangile de la prospérité en République Démocratique du Congo et aux États-Unis, Master 1, IEP de Lyon (jury, Joan Stavo-Debauge, Haoues Seniguer), 2022

(2) Ce mémoire de Mme Dyvie Nzambe-Lonatsiga n’a été porté à notre connaissance qu’après la fin de rédaction de Sébastien Fath, Croire et prospérer, les théologies de la prospérité en perspective postcoloniale, Paris, Classiques Garnier, 2026 (à paraître). Il nous apparait d’autant plus nécessaire, par cet article, de témoigner de la qualité de ce très bon mémoire de master.

(3) Sébastien KAPUKU KALOMBO, « La pentecôtisation du protestantisme à Kinshasa », Afrique contemporaine, 2014, vol. 252, no 4, pp. 51-71, p.69.

(4) « Répertoires chrétiens de la prospérité » : cette expression renvoie à une typologie des offres chrétiennes de prospérité en contexte postcolonial, reprise de Croire et prospérer (à paraître)

Dans un mémoire soutenu à Sciences Po Lyon, Dyvie Nzambe-Lonatsiga analyse l’« évangile de la prospérité » en République Démocratique du Congo et aux États-Unis, montrant son adaptation aux crises et à l’ère numérique.

 

La vidéo de la Semaine