Mercredi, 24 avril 2024 05:51:33

Le procès en destitution de Ken Paxton, le procureur général du Texas, a commencé mardi au Sénat de l'État. Le républicain est jugé par d'autres élus de son parti pour seize charges : abus de pouvoir, abus d’autorité, corruption, trafic d’influence, délit de favoritisme, faux et usage de faux, manquement à ses devoirs.

Il a un œil toujours à moitié clos, le verbe haut et un sourire carnassier. Son œil, il l’a presque perdu à 12 ans après une blessure lors d’un cache-cache, mal soigné à l’époque. Il a de la gouaille, qu’il a cultivée avec sa licence de psychologie, son master d’administration publique et son doctorat en droit validé par acquis d’expérience.

Chrétien évangélique rigoriste

Ken Paxton a le sourire du gagnant. Consultant puis avocat, il a travaillé quatorze ans dans le privé avant d’entrer en politique à l’âge de 40 ans. Une carrière presque sans faux pas… En 2003, une partie de Dallas l’élit à la Chambre des représentants du Texas. Il devient sénateur texan en 2013 et procureur général de l’État en 2015. Il est réélu en 2018 et en 2022, assez facilement à chaque fois.

Ken Paxton se présente comme un chrétien évangélique rigoriste, qui a logiquement obtenu leur adoubement, ainsi que celui de l’extrême droite texane, Tea Party en tête. Et pour cause, il se bat pour la liberté religieuse, notamment dans les écoles, contre les droits LGBT+, contre l’avortement, contre l’Obamacare (la loi de couverture santé pour les plus pauvres), pour protéger les frontières du Texas de « l’invasion » migratoire, et pour les producteurs d’énergie du Texas mis en danger par les politiques environnementales fédérales. En tant que ministre de la Justice, il a attaqué l’administration Biden une cinquantaine de fois en deux ans et demi.

Preuve qu’il est ultra-conservateur, Ken Paxton est proche de Donald Trump. C’est lui qui lance la procédure d’annulation des résultats de quatre États qui ont donné la victoire à Joe Biden et, le 6 janvier 2021, il est sur scène à Washington D.C. pour haranguer la foule. « On ne va pas arrêter de se battre, le combat continue », leur crie-t-il, avant qu’ils ne prennent d’assaut le Capitole.

Corruption

Mais Ken Paxton a longtemps été entouré d’accusations de conduites illégales ou peu éthiques, et ses collègues républicains ont été de plus en plus mal à l'aise. En 2014, déjà procureur général du Texas, il est inculpé pour fraude. Il est accusé d'avoir persuadé des investisseurs d'acheter des actions d'une société de technologie sans leur révéler qu'il serait rémunéré pour cela [i]. Et comme il continue de gagner ses élections – il est réélu en 2018 –, ses partisans avancent que c’est aux électeurs de choisir et non aux politiciens, qui essaient de défaire la volonté du peuple.

Une « chasse aux sorcières » lancée par de « faux républicains », crient Ken Paxton et ses alliés, dont Donald Trump. Un argument renforcé quand, en mars 2017, un tribunal fédéral rejette une accusation similaire de fraude à l'encontre de Paxton.

Le vent tourne en octobre 2020. Huit hauts fonctionnaires du ministère de la Justice accusent Ken Paxton de corruption et vont le dénoncer au FBI. Le nuage de suspicion atteint un autre niveau. Ils l’accusent de diligenter des enquêtes du ministère de la Justice sur les concurrents d’un de ses donateurs, un certain Nate Paul, un agent immobilier qui possède une douzaine d’entreprises et que le magazine Forbes nomme en 2017 le « Texas Tycoon », le « magnat du Texas » riche de 800 millions de dollars. Les lanceurs d’alerte accusent Paxton de mettre de côté des enquêtes menées contre cet ami et enfin d’avoir accepté des travaux dans sa maison payés par le même Nate Paul.

Après avoir dénoncé leur supérieur, les huit lanceurs d’alerte sont licenciés du ministère de la Justice. Pour éviter un procès pour licenciement illégal, Ken Paxton accepte de leur payer 3,3 millions de dollars.

L'infidélité de trop

Ken Paxton fait alors un mauvais choix. Il demande au Parlement texan, à majorité républicaine, d’intégrer au budget public cette somme de 3,3 millions de dollars. Les élus conservateurs, de plus en plus gênés d’être mêlés à cette affaire, et d’être potentiellement accusés par leurs électeurs de collusion, sont allés plus loin et ont enquêté. Bilan : vingt charges, dont seize ont été retenues, et selon Mark Jones, politologue à l'université Rice de Houston, « tout est presque joué depuis les premières heures de son procès au Sénat ». Les jurés – douze sénateurs démocrates et dix-huit sénateurs républicains texans – ont rejeté toutes les motions pour retirer tout ou partie des charges retenues. Seuls six à huit républicains ont soutenu une ou plusieurs des motions, et donc défendu Ken Paxton. « Mathématiquement, à moins d’un retournement de situation inattendu, il a perdu ».

Selon le quotidien en ligne Texas Tribune, la véritable origine du problème de Ken Paxton est une histoire qui aurait dû rester secrète : celle d’une histoire d’amour d’un homme marié. Une histoire qui est devenue publique en 2018 quand il l’avoue à sa femme et au public, et s’en excuse. Ses soutiens évangéliques croient à la rédemption de la faute et lui pardonnent. « Mais ces chrétiens sont plus réticents face à la récidive, insiste Mark Jones. La situation est inconfortable pour les évangéliques, car l’amourette reprend. » Paxton la camoufle avec l’aide de son ami Nate Paul : grâce à un compte Uber que partagent les deux amis sous un faux nom et avec un téléphone jetable. Afin que cette dame travaille dans la même ville que Paxton, Nate Paul l’embauche même.

Une « simple » histoire d’adultère, mais l’ami qui l’a bien aidé a, lui aussi, besoin de soutien. Dans les 4 000 pages de l’accusation, rédigées par les élus à majorité républicains de la Chambre des représentants, il apparaît que Paxton aurait en échange aidé Nate Paul de tout son poids de ministre de la Justice quand ses entreprises étaient en difficulté ou sous le coup d’enquêtes, quand elles étaient proches de faillites imminentes et de poursuites judiciaires. Ken Paxton l’aurait aussi prévenu avant une descente du FBI [ii]. 

Le procès en destitution devrait durer deux ou trois semaines, et pour couronner le tout, aux premières loges se trouve la femme de Ken Paxton, la sénatrice Angela Paxton qui participe aux débats, mais dont on a retiré le droit de voter. Mais cela ne se passe pas à Dallas, sinon on aurait un peu l’impression de suivre un épisode de la série télévisée du même nom.

rfi

 

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