Des navires de la marine russe basés à Baltiïsk dans l'exclave de Kaliningrad, le 19 juillet 2015. © VASILY MAXIMOV/AFP

La guerre en Ukraine a été au cœur du sommet de l'Otan à Madrid. En réponse à l’invasion russe, l’Alliance atlantique a décidé de renforcer son flanc oriental. Ces dernières semaines, la tension est montée dans les pays baltes autour de Kaliningrad. L'exclave russe fortement militarisée, coincée entre la Lituanie et la Pologne, est au cœur d’un nouveau bras de fer entre le Kremlin et l’Union européenne.

Moscou a prévenu que la mise en place par la Lituanie de restrictions sur l’approvisionnement en marchandises de Kaliningrad ne resterait pas sans réponse. Dénonçant un « blocus » et une « violation des lois internationales », la diplomatie russe multiplie les mises en gardes. La Russie prendra des « mesures économiques très sévères », prévient l’ex-président russe et actuel vice-président du Conseil de sécurité, Dmitri Medvedev. Le chef de l’agence spatiale, ancien ambassadeur auprès de l’Otan, Dmitri Rogozin, va plus loin, estimant que la Lituanie « s'était non seulement tirée une balle dans le pied, mais aussi dans la tête ». 

Le risque d’affrontement militaire dans cette région est-il réel, comme le redoutent les pays Baltes ? « Il ne faut jamais rien écarter », prévient Thibault Fouillet, chargé de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique, même si, en l’état actuel, « cela paraît très peu probable ». Se pose tout d’abord la question de la force et des moyens que la Russie pourrait mettre en œuvre. « On voit bien déjà que la Russie a de grandes difficultés, que son appareil militaire est fortement consommé par les opérations en Ukraine. On voit mal comment elle pourrait mener une autre opération sur un autre lieu ».

La Russie, si elle décidait d’attaquer la Lituanie, devrait, par ailleurs, élargir son opération aux pays voisins, « vu l'intégration des différents États de la région, elle devra mener des opérations aussi en Pologne et dans les autres États baltes », explique Thibault Fouillet.   

Article 5

À la différence de l’Ukraine, la Lituanie, comme ses voisins baltes et polonais, est, en théorie, protégée par l’article 5 du traité de Washington. Il stipule que si un pays de l'Otan est victime d'une attaque armée, chaque membre de l'Alliance considérera cet acte de violence comme dirigé contre l'ensemble des membres et prendra les mesures qu'il jugera nécessaires pour venir en aide au pays qui subit l'agression.  

La peur reste pourtant grande dans ces États. « On peut comprendre qu’ils soient inquiets », note Cindy Régnier, doctorante FNRS en relations internationales à l’université de Liège. « Cela fait quelques années que les pays de la Baltique sont victimes de cyberattaques et d’attaques hybrides. Ils ont vu la Géorgie attaquée et maintenant l’Ukraine ».

Pour autant, l’appartenance au bloc atlantique devrait jouer en faveur de la retenue. « La Russie, même dans sa guerre avec l’Ukraine, a toujours fait attention à ne pas déborder sur la Pologne, étant donné qu’il y aurait une potentielle guerre avec l’Otan »explique Cindy Régnier, qui s’attend plus certainement à des attaques hybrides de la part de Moscou, telles que des cyberattaques ou des opérations de désinformation et de déstabilisation, par le biais, notamment des populations russophones de ces régions.

Un soldat français participe à un exercice dans le cadre du déploiement de l'OTAN en Pologne et dans les pays baltes d'Estonie, de Lettonie et de Lituanie, au camp militaire estonien de Tapa près de Rakvere le 5 février 2022.
Un soldat français participe à un exercice dans le cadre du déploiement de l'OTAN en Pologne et dans les pays baltes d'Estonie, de Lettonie et de Lituanie, au camp militaire estonien de Tapa près de Rakvere le 5 février 2022. AFP - ALAIN JOCARD

« Le risque d'un affrontement militaire existe malheureusement », analyse pour sa part Youri Zverev, expert militaire russe de l’Institut fédéral Emmanuel Kant, joint à Kaliningrad. « Il s’agit d'une réalité objective, à un moment de montée en puissance des forces qui se font face, de grande méfiance mutuelle et d’interruption de tous les contacts militaires. C’est à ce moment que peuvent se produire des incidents militaires accidentels », analyse-t-il.

Sentiment d’insécurité

À la veille de la tenue du sommet de l’Otan à Madrid, la Première ministre estonienne Kaja Kallas s’est inquiétée publiquement des plans de l’Alliance qui laisseraient de facto le temps à la Russie de rayer les pays Baltes de la carte avant une réplique militaire. Le sentiment d’insécurité est renforcé par une militarisation accrue, ces dernières années, de l’exclave de Kaliningrad, qui accueille des missiles sol-sol, sol-air et anti-navires et des systèmes de missiles balistiques Iskander, capables de transporter une charge nucléaire.

Quant au nombre de militaires présents sur place, on ne dispose que d’estimations qui varient de 9 000 à 20 000, souligne Cindy Régnier. Même si la présence militaire russe à Kaliningrad est bien inférieure aux 100 000 hommes déployés du temps de la guerre froide, « le contingent présent permet d'assurer la sécurité et de protéger les intérêts du pays », assure Yuri Zverev. Si l’exclave de Kaliningrad est physiquement séparée du territoire russe, elle n’est séparée de la Biélorussie, le fidèle allié de Moscou, que par le corridor de Suwalki. Cette bande, de part et d’autre de la frontière entre la Pologne et la Lituanie, reste le maillon faible du flanc oriental de l’Otan. 

Diverses simulations ont mis en lumière les faiblesses des forces armées de l’Otan, en cas de confrontation avec les forces russes, dans les pays baltes. En 2016, la RAND Corporation, qui conseille l’armée américaine, avait estimé qu’il faudrait à la Russie 36 à 60 heures pour prendre les capitales des États baltes, rappelle Cindy Régnier, « c'est d'ailleurs pour ça que l'Otan, en 2016, avait envoyé des troupes en rotation dans la Baltique, à raison de trois bataillons en Estonie, Lettonie, Lituanie et également en Pologne ».

La chercheuse souligne que cette simulation avait aussi été critiquée pour ne pas avoir pris en compte la question de la dissuasion nucléaire et le fait que l’Otan pourrait attaquer sur d’autres flancs. « Le scénario, tel qu'il avait été établi, était fondé sur les capacités russes au sortir des opérations en Crimée et dans le Donbass, donc surévalué, loin de ce qu'on voit des capacités réelles actuelles de l’armée russe en Ukraine », tempère aussi Thibault Fouillet. 

L’Otan se renforce à l’Est 

Depuis 2014, les armées baltes sont montées en puissance. Face à la menace de la Russie, les pays de l'Alliance ont décidé, à Madrid, de renforcer la présence militaire sur le flanc oriental de l'Otan, qui va par ailleurs porter le nombre de ses forces à haut niveau de préparation de 40 000 à plus de 300 000 militaires. « C'est le remaniement le plus important de notre défense collective depuis la guerre froide », a souligné le secrétaire général de l’organisation Jens Stoltenberg. Ces décisions irritent au plus haut point à Moscou.

« Le sommet de Madrid consolide le cap d'un endiguement agressif de la Russie par le bloc » atlantique, estime le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov. Un sentiment de citadelle assiégée que partage Yuri Zubov : « chaque action engendre une contre action », prévient l’expert militaire russe. « La Russie sera obligée de riposter pour renforcer sa sécurité. D'ailleurs, le ministre de la Défense, Serguei Shoïgu, a déclaré que la Russie allait renforcer son district militaire occidental. Personne ne tirera bénéfice de cette spirale et la sécurité de la région en sera fortement réduite. Isoler Kaliningrad n’apportera rien de bon aux pays européens » 

D’Achkhabad, la capitale turkmène où il effectue un déplacement, le président russe a dénoncé les « ambitions impériales » de l'Otan qui cherche selon lui à affirmer son « hégémonie » via le conflit ukrainienL'Alliance atlantique et « avant tout, les États-Unis avaient besoin depuis longtemps d'avoir un ennemi extérieur autour duquel ils pourraient réunir leurs alliés », selon Vladimir Poutine.

 

Rfi

 

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