Dimanche, 3 juillet 2022 02:25:29

C'est une décision qui a scandalisé jusqu’aux médias d’État en Chine cette semaine : le détournement des codes QR à des fins autres que sanitaires, en l’occurrence pour empêcher des petits épargnants de retirer leur argent.

 

Au départ, il y a les difficultés financières de quatre banques du Henan. Des petits épargnants qui habitent dans les provinces limitrophes, parfois dans la même province, mais loin de la capitale provinciale Zhengzhou, ont pour certains été confinés chez eux pendant de longues semaines, quand soudain ils apprennent qu’un actionnaire de l’une des banques est en fuite.

Ils décident alors de monter à Zhengzhou pour retirer leurs avoirs, sauf qu’à la descente du bus, en arrivant à la gare ou à l’aéroport : code rouge ! Sur leur smartphone, leur code QR santé a changé de couleur : le rouge est attribué aux porteurs du virus ou au contact étroit, alors qu’ils avaient fait avant de partir un test PCR. Celui-ci, négatif, est indispensable pour pouvoir voyager en Chine.

Un code QR santé - le passe sanitaire sur les portables - est marqué aux pixels rouges, et vous voilà immédiatement bloqué ! Les intéressés ont vite compris, surtout, qu’on les prenait pour des billes. 

« N’utilisez pas le big data pour me jouer des tours, dit l’un de ces épargnants à la plateforme Zhengzhou 12345 - le numéro d’appel du gouvernement local réservé à la population, dans un enregistrement. Je suis aussi ingénieur en informatique, vous savez, donc ne jouez pas à ce petit jeu avec moi ! » « Vous avez fait un test en arrivant ? », lui répond un agent. « Bien sûr que oui, et pas de problème, c’est négatif. Je l’ai fait après être descendu d’avion. Si on ne fait pas ça, on ne pas sortir de l’aéroport, vous êtes au courant (ironique) ? ». Il explique avoir fait le test la veille au matin. « Maintenant je veux que vous m’expliquiez comment je me suis retrouvé avec un code rouge ?!? »

Un travailleur portant une combinaison de protection tient un papier avec un code QR pour l'application du code sanitaire de Pékin dans un site privé de test du coronavirus à Pékin, mercredi 26 janvier 2022.
Un travailleur portant une combinaison de protection tient un papier avec un code QR pour l'application du code sanitaire de Pékin dans un site privé de test du coronavirus à Pékin, mercredi 26 janvier 2022. AP - Mark Schiefelbein

Un changement de couleur qui passe mal

Le site d’information Sixth Tone basé à Shanghai, dont le rédacteur en chef avait mis en garde dès avril 2020 sur les risques de détournement des données personnelles collectées à des fins de prévention des maladies, explique que des petits propriétaires d’appartement en construction, mais dont le chantier est arrêté, ont également vu leur passe sanitaire passer au rouge dimanche dernier, après avoir lancé une pétition à la mairie de Zhengzhou.

La ville s’était déjà faite épingler l’année dernière, pour avoir commandé un système de surveillance des déplacements des journalistes via les téléphones et les caméras à reconnaissances faciales. L’affaire avait alors été censurée, ce qui n’est pas le cas cette fois. Car sur les réseaux sociaux, témoignages s'accumulent.

Dans une vidéo postée le 14 juin sur le réseau Weibo, une femme est en larmes. Elle a réussi à se rendre jusqu’à la banque, mais une fois sur place, elle a été retenue de force par dix agents de sécurité. « Je ne suis qu’un citoyen ordinaire, je ne sais pas grand-chose, mais je sais que c’est mon argent ! », s'exclame-t-elle. « Vous êtes la banque dans laquelle je l’ai déposé. On devrait avoir la liberté de le retirer et vous voulez nous en empêcher… rendez-moi l’argent ! »

 

L’affaire est tout de suite devenue virale. Les médias d’État ont vite tracé une ligne rouge à l’usage du code rouge. « Les codes sanitaires ne peuvent être utilisés que pour la prévention des épidémies », écrit l’éditorialiste du Global Times.  Même son de cloche quelques jours plus tard chez le quotidien du Henan : « les "codes de santé" ne peuvent être utilisés qu'à des fins liées au Covid ». 

« Le but de la prévention et du contrôle des épidémies est clair : si les citoyens sont limités par le code rouge lorsqu’ils veulent exercer d’autres droits, l’objectif visé par le code de la santé est perdu », affirme dans les médias officiels un avocat de Shanghai cité par le China Digital Times

Un travailleur portant des vêtements de protection et muni d'un mégaphone tient une feuille avec un code QR pour les personnes faisant la queue pour les tests COVID-19 sur un site de test, au troisième jour des tests de masse pour des millions de résidents dans le district de Chaoyang à Pékin, mercredi 15 juin 2022.
Un travailleur portant des vêtements de protection et muni d'un mégaphone tient une feuille avec un code QR pour les personnes faisant la queue pour les tests COVID-19 sur un site de test, au troisième jour des tests de masse pour des millions de résidents dans le district de Chaoyang à Pékin, mercredi 15 juin 2022. AP - Mark Schiefelbein

Le code QR santé est un outil sacré du traçage de la pneumonie virale, et quand il bug, ou s’arrête, comme pendant les inondations de Zhengzhou justement l’été dernier, la chaine de traçage des cas contact est rompue. Or l’outil ne peut fonctionner que grâce aux sacrifices de certaines données personnelles, pour le bien commun.

Le problème, c'est que ce genre d'algorithme, utilisé pour la surveillance ici d’une épidémie, peut être facilement détourné à d’autres usages. D’autant qu’« il n’y a pas de super-ordinateur qui gère les passes sanitaires du 1,4 milliard de Chinois (…) il n’y a pas un seul Big Brother en charge de cette affaire, donc ce n’est pas encore Black Mirror », souligne la Newsletter spécialisée Pekingology, rappellant que ce sont les villes qui imposent chacune leur système respectif.

Le gouvernement central a-t-il laissé monter le scandale pour rappeler certains interdits aux provinces qui ont des difficultés financières liées à la crise immobilière ? L’incident aura en tout cas permis de révéler les difficultés des banques et « une énorme escroquerie de 5,7 milliards d’euros pointée par la rubrique finance du portail Sina », relève le Courrier international. Quant au détournement des codes QR, une enquête interne a en tout cas été lancée à Zhengzhou pour trouver les responsables qui ont décidé d’utiliser les données sanitaires à des fins politiques.

 

RFI

 

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