Dimanche, 3 juillet 2022 00:45:47

Selon Kiev, l'armée russe occuperait environ 20% du territoire ukrainien, étalés entre le sud et l'est du pays. Ces territoires comptent de multiples fronts, où les armées ukrainiennes et russes sont face-à-face. Nos envoyés spéciaux ont réalisé un

Le risque, c'est la mort. Peut-être qu'on ne reviendra pas vivants. Il faut que vous compreniez ça ! Si vous ne comprenez pas, nous revenons tout de suite à la base ! Les Russes ont des tanks, des mortiers, de l'artillerie, des lance-roquettes Grad et Uragan. Tout est possible. Et au passage, coupez la géolocalisation de vos téléphones !

Barvinkove, à 25 km du front. Barbe noire et bandana dans les cheveux, Rusin amène nourriture et munitions pour ses hommes postés face aux Russes. Ce haut gradé du bataillon ukrainien Karpatska Sich nous avertit : il nous emmène en première ligne et tout peut arriver. Soudain, la radio de Rusin se met à crachoter. Le quartier général ukrainien situé en première ligne lance l'alerte : un drone est repéré. Le militaire stoppe immédiatement la voiture dans une zone boisée. Coupe le moteur. Et attend.

Depuis le ciel, le drone russe cherche des cibles à bombarder. Rusin, lui, garde son calme et patiente dans son pick-up.

On le repère au son. Il fait le même bruit qu'une tondeuse. On peut l'abattre avec un canon antiaérien Shilka, ou un système Buk. Mais les missiles Stinger ne marchent pas. L'autre jour, un groupe de soldats a été visé. Ils sont tous morts. Donc le niveau de danger est très élevé. Alors, vous priez Dieu et vous avancez, car il n'y a pas d'autre façon pour amener des provisions au front.

Soudain, une explosion est entendue à quelques centaines de mètres. Une bombe est tombée à proximité, puis le QG donne son feu vert. Rusin reprend la route jusqu'au centre de commandement, au front.

  
Dans le Donbass, les volontaires du bataillon Karpatska Sich dans leur bunker.
Dans le Donbass, les volontaires du bataillon Karpatska Sich dans leur bunker. © RFI-Sébastien Németh

« Je pense à la mort »

Dans un village où la plupart des bâtiments ont été détruits, les soldats ukrainiens sont rassemblés dans le sous-sol d'une maison anonyme. Les militaires se reposent, se préparent au combat, examinent des cartes.

Les murs du sous-sol vibrent lorsqu'une bombe s'écrase à proximité. Les soldats, pour leur part, restent impassibles. Beaucoup jouent simplement sur leurs téléphones pour se changer les idées, même si l'un d'eux, appelé Vèdmid – l'ours en ukrainien – ne cache pas sa peur. « Je pense à la mort chaque jour. Cette idée ne me quitte jamais. Elle arrivera peut-être par une balle, peut-être par un obus. Ça peut vous tomber dessus, sans même que vous sachiez d'où le tir est parti », confie ce volontaire qui a quitté son métier de mécanicien en 2014 pour s'engager.

Le QG est un sous-sol miteux, où les gravats côtoient les vieilles chaises et les boîtes de conserve. Un chien et même une chèvre font partie des compagnons du bataillon, dont les hommes dorment sur des portes en bois. Des conditions de vie très difficiles, qui n'entament pas le moral de ces hommes.

En 1991, notre territoire s'est simplement séparé de l'URSS. Mais aujourd'hui c'est une vraie guerre pour obtenir notre liberté. Nous sommes chez nous. Les Russes eux sont des animaux. Ils avancent et détruisent tout. Mais Dieu et la vérité sont avec nous, c'est pourquoi nous vaincrons. La paix ne sera possible que si on récupère tout notre territoire, et s'ils paient chèrement pour ce qu'ils nous ont pris. Peut-être que les prochaines générations leur pardonneront », indique un commandant de peloton avant de quitter le sous-sol pour se rendre dans les tranchées.

Cette zone du front est stable et l'avancée russe a été stoppée. Mais la guerre du Donbass recèle plusieurs réalités.

Un graffiti dans un batiment où se rassemblent les soldats ukrainiens du bataillon Karpatska Sich le 1er juin 2022.
Un graffiti dans un batiment où se rassemblent les soldats ukrainiens du bataillon Karpatska Sich le 1er juin 2022. © Sébastien Németh/RFI

Civils coincés

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Nous prenons la route vers le front Est, où les Russes gagnent du terrain sur les villes de Sievierodonetsk et Lyssychansk, constamment attaquées. Pour s'y rendre, il n'y a qu'une seule voie possible : un chemin de terre encerclé par les Russes. Des habitants qui n'ont pas fui vivent quasi coupés de tout. « La ville est trop loin et nous n'avons pas de voiture. Nous puisons notre eau dans un petit lac près d'ici, quand ça ne bombarde pas. Pour la nourriture, nous recevons un peu d'aide humanitaire. Nous avons pu accumuler un petit stock pendant l'hiver, on a aussi un potager. On espère qu'on aura assez pour survivre », confie Raissa Maichalevna.

Dans la cave, une grand-mère bouleversée ne sort plus et vit terrée en sous-sol, écoutant sa radio pour cacher le son des bombes. Sa maison a été détruite par un obus. Depuis, elle passe son temps à prier. « Dieu, aide-nous, aide-nous à reconstruire ma maison détruite, à recevoir l'argent de ma retraite », psalmodie-t-elle. « Nous n'avons plus rien. Je ne peux aller nulle part, parce que je n'ai plus d'argent. C'est très dur. J'ai un problème de cœur et de pression sanguine. Sans l'aide des autres, je serais déjà morte », raconte-t-elle, les mains jointes.

Bouleversée, cette grand-mère ne sort plus et vit terrée en sous-sol en écoutant sa radio pour cacher le son des bombes.
Bouleversée, cette grand-mère ne sort plus et vit terrée en sous-sol en écoutant sa radio pour cacher le son des bombes. © Sébastien Németh/RFI

Soldats en colère

Un peu plus loin, le hameau se termine et aboutit sur un cul-de-sac : Lyssychansk. Sous le feu des bombes russes qui jettent toutes leurs forces. La ville est pratiquement isolée du reste du pays. Des soldats ukrainiens reviennent de Sievierodonetsk, assiégée par l'armée russe. Pour la première fois, certains, comme ce chef d'unité, quittent leur réserve et s'en prennent à leur hiérarchie.

On était basés à l'arrière. Mais nos supérieurs nous ont trompés, ils nous ont envoyés en première ligne sans qu'on le sache. Mes hommes n'étaient pas prêts à se battre. La moitié d'entre eux n'avaient même jamais tiré. Les Russes nous tuent et c'est tout. Nous n'avons même pas de ravitaillement en munitions. Nos chefs nous ont oubliés.

Dans les hauteurs de Lyssychansk, des soldats du 20e bataillon d'infanterie se reposent après leur retour du front. « Les Russes ont de l'artillerie, des véhicules blindés, et leurs forces sont cinq à six fois plus nombreuses », explique le sergent Roman Ilchenko, très inquiet pour ses hommes, qu'il dit démoralisés par la puissance russe.

Et pour Sievierodonetsk ? « La ville est déjà perdue », répond le militaire avant d'aller fumer une cigarette. C'est à ce moment-là qu'une autre bombe s'écrase, à quelques centaines de mètres des soldats. Cette roquette a touché un camion humanitaire. Notre confrère de BFM, Frédéric Leclerc-Imhoff, est mort dans l'explosion.

 

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