Mercredi, 20 octobre 2021 08:22:10

La proposition de loi visant à interdire les « thérapies » voulant modifier l’orientation sexuelle d’une personne sera discutée en séance à l’Assemblée nationale, le 5 octobre 2021. Sommés de réagir, l’Église catholique et les évangéliques de France rappellent leur opposition à ces pratiques.   
 

L’Église catholique se défile-t-elle ? C’est ce que laissait entendre le collectif de victimes de « thérapies de conversion » Rien à guérir, le 25 septembre sur Twitter, en révélant que la Conférence des évêques de France avait décliné une invitation à une audition du groupe de travail de l’Assemblée nationale sur ces thérapies la semaine dernière.

Interrogée par La Vie, la Conférence des évêques de France a invoqué un agenda contraint et une invitation arrivée la veille pour le lendemain. « Il faut comprendre que nous ne cherchons nullement à ne pas répondre sur ce sujet, indique Karine Dalle, directrice de la communication de la CEF, mais que nous sommes tous mobilisés pour accueillir au mieux le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), mardi prochain. » Une explication que la députée, qui porte la proposition de loi, Laurence Vanceunebrock « comprend parfaitement ». C’est en effet le 5 octobre que la Ciase remettra son rapport, après trois ans de travaux, et l’onde de choc risque d’ébranler sérieusement l’Église de France.

Malgré cet agenda où se télescopent les sujets sensibles, l’épiscopat a accepté de réagir en la personne de Bruno Feillet, nouvel évêque de Séez (Orne) et président du Conseil famille et société de la CEF : « L’Église catholique ne cautionne pas du tout ces “thérapies de conversion”, déclare-t-il, à La Vie. « L’homosexualité n’est pas une maladie donc elle ne se guérit pas. Ce serait un abus de pouvoir et un abus spirituel. Nous récusons totalement ce genre de méthode. » Une position déjà exprimée officiellement dans une note diffusée en novembre 2019 par le conseil Famille et société de la CEF.

Le risque d’abus spirituels, voire d’emprise

Le texte dénonçait « des risques d’abus spirituels et psychologiques, voire d’emprise », en se référant aux travaux de Jean-Michel Dunand, fondateur de la Communion Béthanie, une communauté de prière qui rassemble des personnes chrétiennes « transgenres et homosensibles », qui se présente lui-même comme une victime de « thérapie de conversion ». « À l’écoute des personnes homosexuelles, il apparaît de plus en plus clairement que pour la très grande majorité des personnes, l’homosexualité relève d’une énigme et n’est perçue ni comme un choix, ni comme une maladie, mais comme une réalité qui s’impose à elles », poursuivait la note. « Je l’ai renvoyée aux évêques qui l’avaient déjà eue il y a deux ans », assure Mgr Feillet.

Quant au texte de loi, l’évêque déclare « comprendre que les députés réagissent de manière assez ferme », même s’il n’a pas eu le temps de suivre l’évolution précise du texte. Que dire des associations catholiques qui pourraient être assimilées à la pratique des « thérapies de conversion » et donc sanctionnées si la loi était votée ? L’évêque veut croire que ces groupes ont évolué dans leur approche. « Des groupes charismatiques catholiques ont changé leur point de vue aujourd’hui, explique-t-il. Le principal avantage n’est pas tant la condamnation que la provocation à évoluer sur le respect des personnes. »

Les victimes font porter leur voix

Cette « provocation à évoluer » est-elle une réalité ? Si l’on observe la situation rapportée par la Tribune de Lyon, le travail d’alerte des militants LGBT semble percer dans le monde catholique. Le journal local a relayé, le 28 septembre, les inquiétudes de l’association de chrétiens LGBT David et Jonathan, quant à l’invitation de l’américain Matthew Lozano promoteur de prières de délivrance au Congrès Mission, un grand forum pour promouvoir l’évangélisation dans l’Église catholique, qui aura lieu dans différentes villes de France, les 2 et 3 octobre.

Pour l’association David et Jonathan, la démarche de Lozano pourrait dériver vers des « thérapies de conversion » sans le dire explicitement. « L’homosexualité, si elle n’est pas au cœur de la méthode, apparaît comme une porte d’entrée des esprits mauvais », écrit Anthony Favier, membre de David et Jonathan et historien, qui tient un « observatoire des "homothérapies" religieuses sur le territoire français » sur son blog.

Comment définir une « thérapie de conversion » ?

Cette ambiguïté a voulu être levée par les organisateurs du Congrès Mission qui ont réagi après l’alerte de l’association David et Jonathan en indiquant que l’intervenant récusait toute « thérapie de conversion ». Dans le discours, tout le monde semble donc d’accord… mais ce discours commun recouvre-t-il la même réalité ? Sans doute pas, déplore Anthony Favier : « Personne ne parle de la même chose ». Car c’est l’enjeu du texte de loi : comment définir une « thérapie de conversion » ? Une association qui promeut l’abstinence pour les personnes homosexuelles, selon la doctrine catholique et celle de nombreuses Églises évangéliques, et qui accompagne dans cette voie ceux qui viennent la trouver est-elle coupable de « thérapie de conversion » ?

La question est délicate à trancher. Si l’on s’en tient au texte de l’actuelle proposition de loi, il s’agirait de condamner « les pratiques, les comportements ou les propos répétés visant à modifier ou à réprimer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, vraie ou supposée, d’une personne et ayant pour effet une altération de sa santé physique ou mentale ».

Une définition « claire » selon le Conseil national des évangéliques de France (Cnef), qui a suivi de près le travail des parlementaires. « Mais il faut sécuriser la liberté d’expression et le pluralisme des convictions afin que la personne qui s’interroge sur son orientation sexuelle ou son identité de genre soit en droit de s’adresser à un responsable spirituel pour être accompagnée, indique le Cnef. Un ministre du culte doit pouvoir accompagner ces personnes sans poursuites pénales. Nous nous situons sur le plan spirituel et nous parlons d’adultes qui viennent nous voir sur la base du volontariat. »

Les dangers du mélange entre psychologie et spiritualité

Au-delà même de la façon dont l’homosexualité est appréhendée dans les Églises chrétiennes, c’est la question de l’abus spirituel et des dangers du mélange entre psychologie et spiritualité qui pose question dans les « thérapies de conversion » comme dans certains types de prières de délivrance. Un point relevé par le bureau des exorcistes de la Conférence des évêques de France, qui a lu et commenté le livre de Neal Lozano (Délié : Guide pratique de la délivrance), dont s’inspire Matthew Lozano, son fils, invité par le Congrès Mission de Lyon.

Dans leur bulletin de novembre 2020, les exorcistes écrivent à propos de la méthode Lozano : « Cette manière de vouloir tout régler rapidement, et essentiellement par la prière de délivrance, n’est-elle pas révélatrice d’une tendance à se prendre pour le sauveur dans l’exercice d’une toute-puissance ? La recherche d’une disparition de toute problématique n’est-elle pas la recherche inconsciente d’un monde sans faille en lien avec une conception immature très présente dans notre société ? Dans ce contexte n’existe-t-il pas le risque d’un accompagnement avec emprise sur la personne accompagnée ? »

Dans tous les cas, le débat actuel aura permis aux deux camps de se parler. Les organisateurs du Congrès Mission ont proposé à l'association David et Jonathan une rencontre avec Matthew Lozano ce week-end, fait savoir Raphaël Cornu-Thénard, l'une des cheville ouvrière du Congrès. Au-delà de la question de l'homosexualité, ils souhaitent « réfléchir ensemble pour prévenir toute forme d'abus ». 

 

Lavie.fr