Mercredi, 20 octobre 2021 10:21:14

 

La foi chrétienne est la boussole intérieure dela chancelière allemande et implique des choix politiques. Forgée par son expérience de la dictature communiste, elle en témoigne souvent mais jamais d’une manière ostentatoire.

À quel chef d’État ou de gouvernement peut-on comparer Angela Merkel ? À la reine d’Angleterre Élisabeth II ! C’est la journaliste Marion Van Renterghem, dans sa biographie C’était Merkel (Les Arènes, 2021) qui suggère ce parallèle d’apparence insolite.

Chez ces deux personnalités hors du commun que tout semble séparer (l’une est reine par naissance et vit dans un château, l’autre a été démocratiquement élue quatre fois pour diriger son pays et vit dans un petit appartement), on trouve la même empathie, la même absence de vanité et des principes moraux forts. À vrai dire, ce parallèle devient encore plus pertinent si on ajoute une autre grande caractéristique commune : l’importance de leur foi chrétienne.

Foi assumée mais discrète

Comme celle qui est gouverneure suprême de l’Église d’Angleterre, Angela Merkel a la foi chevillée au corps. Comme elle l’a expliqué dans un livre d’entretiens paru en 2006 (À ma façon, avec Hugo Müller-Vogg, L’Archipel) : « La foi me rend plus indulgente envers moi-même et envers les autres, et elle me permet de ne pas m’effondrer sous le poids des responsabilités. Si j’étais athée, cela me paraîtrait bien plus difficile de porter une telle charge. »

À maintes autres occasions, elle s’est montrée tout à fait explicite sur le sujet d’une façon qui serait impensable en France, mais qui est tout à fait acceptée en Allemagne où les Églises travaillent en partenariat avec l’État. Dans un autre livre entièrement consacré à sa foi (Angela Merkel, une femme de conviction, Empreinte temps présent), publié en allemand à l’occasion des élections en 2009, figure une interview de la chancelière par le journaliste catholique Volker Resing.

Il lui demande quelles seraient les implications de la foi sur la politique. Merkel n’hésite pas à répondre : « La conviction de la dignité de chaque être humain, son unicité qu’il faut protéger. Le respect des autres, la tolérance, la justice sociale également. Et mon vécu le confirme : avoir confiance en Dieu rend considérablement plus faciles certaines décisions politiques. »

Si on la voit rarement participer à un culte à Berlin, elle lit régulièrement la Bible, elle prie « presque tous les jours » et elle ne rate jamais une occasion de prendre la parole au Kirchentag, ce grand rassemblement d’origine protestante qui a lieu tous les deux ans et qui réunit des dizaines de milliers de chrétiens.

Une fois, en septembre 2015, lors d’une conférence à l’université de Berne en Suisse, quelques jours après avoir déclaré que son pays pourrait accueillir une vague inédite de migrants, elle a été interpellée sur les risques d’une « islamisation » en Europe.

Elle eut alors ces mots francs : « S’il y a quelque chose qui me dérange, ce n’est certainement pas que quelqu’un professe sa foi musulmane. Nous devons avoir le courage de dire que nous sommes chrétiens. Ayons le courage d’entrer en dialogue, mais aussi, s’il vous plaît, d’aller à l’office, de connaître un peu la Bible et peut-être d’être capable d’expliquer une image dans une église. »

Angela Merkel ne crie pas pour autant sa foi sur les toits et ne l’instrumentalise jamais à des fins politiques. « Son style politique sobre, sa retenue lui ont toujours interdit d’afficher sa foi de manière ostentatoire », rappelle le politologue Henrik Uterwedde, chercheur à l’Institut franco-allemand à Ludwigsburg dans le Bade-Wurtemberg. Cette relative discrétion vient de sa culture protestante luthérienne, mais aussi de son parcours singulier de fille de pasteur en Allemagne de l’Est.

Enfance en Allemagne de l'Est

Quelques mois après sa naissance, le 17 juillet 1954 à Hambourg, en Allemagne de l’Ouest, ses parents ont fait le choix singulier de s’installer en Allemagne de l’Est. Par goût du défi mais aussi par sympathie avec l’idéologie socialiste (le mur n’était pas encore construit), son père Horst Kasner, pasteur et théologien, devient le responsable d’un séminaire pastoral près de la ville de Templin, à une petite centaine de kilomètres au nord de Berlin, dans le Brandebourg.

Angela grandira là-bas dans un cadre relativement protégé, à la campagne, avec son frère et sa sœur, son père et sa mère, professeur d’anglais de formation mais qui, faute d’avoir le droit de travailler en RDA, restera à la maison. Si on parle souvent politique, littérature et philosophie à table chez les Kasner, le père Horst est très exigeant avec les enfants. Il inculque cette discipline de travail qui a toujours caractérisé Angela Merkel, excellente élève dans la plupart des matières, notamment en mathématiques et en russe.

Elle apprend à pratiquer sa religion (en se rendant au temple tous les dimanches en famille) sous une dictature communiste qui surveille étroitement toute expression religieuse. Selon des propos rapportés par Marion Van Renterghem, sa mère lui disait : « Comme protestante, ta vie sera plus difficile, donc tu dois être meilleure que les autres. »
 

Études et mariages

Pour poursuivre ses études, elle s’inscrit dans les mouvements de jeunesse officiels, lieux d’endoctrinement antireligieux, mais elle ne collabore pas avec le parti ni avec l’opposition clandestine. Et elle choisit le seul domaine où elle sait que le régime la laissera tranquille : les sciences dures. Étudiante, elle épouse Ulrich Merkel dont elle divorce après cinq ans, en 1982. Un mariage de convention plutôt que d’amour, résume-t-elle plus tard, mais qui lui donne son patronyme.

Le fait qu’elle ait divorcé est parfois présenté en France comme un acte progressiste, surtout pour une chrétienne, alors qu’il s’agit d’un acte fréquent et socialement accepté chez les protestants. Elle rédige une thèse en chimie quantique pour laquelle elle obtient la mention très bien en 1986 et envisage une carrière universitaire. À la même époque, elle rencontre son grand amour, le professeur de chimie Joachim Sauer qu’elle épouse en 1998. Le couple vit toujours ensemble dans un petit appartement face au musée de Pergame à Berlin.

Vie politique

Ce n’est que quand le mur tombe en 1989 qu’Angela Merkel commence à s’intéresser à la politique, à 35 ans. Elle choisit spontanément le courant chrétien-démocrate, qui correspond le mieux à ses convictions, même si le parti de Helmut Kohl est dominé à l’époque par des catholiques très conservateurs d’Allemagne de l’Ouest et du Sud.

Merkel, elle, a un profil centriste, ultrapragmatique et rationnel, ce qui explique son succès dans un pays où le système exige justement la capacité à trouver des compromis. « Durant cette période sous le communisme, elle dit que la foi a été pour elle une “boussole intérieure” qui l’a aidée à affronter des situations difficiles. Et elle est restée croyante, mais sans le montrer trop publiquement », résume Henrik Uterwedde.

Le chercheur rappelle que Merkel pense que sa capacité à se remettre en cause et à distinguer l’essentiel de l’éphémère vient de sa foi en Jésus-Christ. Autre élément significatif : le fait de reconnaître ses erreurs publiquement et de demander pardon. Elle l’a fait le 24 mars 2021, à la veille du week-end de Pâques, pour lequel elle avait d’abord cru bon d’instaurer un confinement extrêmement contraignant. Les mesures étaient mal ficelées, ce qu’elle reconnut sans ambages. « Je pense que sa foi chrétienne est une partie intégrante de sa façon de vivre et de faire la politique, sans que ce soit apparent à tout moment », confie Henrik Uterwedde.

Jugée souvent exemplaire en Allemagne, comme pour sa gestion de la crise migratoire durant laquelle elle sollicite l’aide des Églises, son attitude de faire inspire-t-elle des chrétiens français ? « En tant que protestant, on peut facilement voir en elle un idéal politique dans sa façon d’être et de faire », avance Jean-Luc Mouton, pasteur protestant, théologien et directeur par intérim de l’hebdomadaire Réforme.

« Ce n’est pas tant parce qu’elle parle de sa foi, mais pour ce qu’elle laisse transparaître de celle-ci », précise-t-il. Puis il ajoute : « Parfois, on rêve ici aussi d’un homme ou d’une femme politique qui assume sa foi chrétienne, comme le fait Merkel, dans un pays où les Églises sont des partenaires reconnus. »

lavie.fr