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Un Français sur trois reconnaît avoir consulté un guérisseur, un magnétiseur ou encore un conjureur de sorts. Un ethnologue consacre une étude au phénomène.

Ethnologue, Dominique Camus mène, depuis plus de quarante ans, des travaux de recherche sur les pratiques magiques dans la France contemporaine. Il publie aujourd'hui un ouvrage (1), richement illustré, en forme d'enquête sur le monde des sorciers. Un univers protéiforme réunissant des individus qui ont peu à voir les uns avec les autres. Quel rapport en effet entre les barreurs de feu, les magnétiseurs et celles et ceux qui se prétendent devins ou désenvoûteurs ? Ce petit monde d'oracles, de jeteurs de sorts ou encore de « guérisseurs » constitue pourtant une communauté évidente aux yeux de l'universitaire. Car ses membres adhèrent à un système de pensée où la prégnance du magique fait fi de toute analyse rationnelle de la réalité. Et où le moindre phénomène, surtout s'il est inexpliqué par la science, devient manifestation surnaturelle d'une réalité paranormale. C'est à la découverte de ce continent secret où symboles et mots recèlent des pouvoirs occultes que nous invite Dominique Camus. Un voyage passionnant autant que déroutant. Entretien.

Le Point : Vous êtes universitaire, avez soutenu une thèse de doctorat à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et longtemps enseigné à l'université de Rennes-I. Et pourtant, vous étudiez la sorcellerie. Est-ce vraiment un sujet sérieux ?

Dominique Camus : Très sérieux. Ce n'est pas parce que peu de chercheurs se sont penchés sur le sujet en France que ce thème de recherche n'est pas intéressant. Je me passionne depuis plus de quarante ans pour le sujet. J'y suis venu par le biais d'une enquête sur les « médecines non conventionnelles », en me penchant sur les pratiques magiques liées à la guérison dans notre société.

D'habitude, le sujet est plutôt associé à des sociétés lointaines : en Afrique ou en Océanie...

L'anthropologie moderne a eu tendance à confiner ce thème de recherche à des communautés éloignées. Mais le sujet n'est pas si exotique que cela. La magie est une pratique sociale répandue chez nos concitoyens. Dans l'Hexagone, on trouve des panseurs de secrets, des coupeurs de feu, des personnes qui affirment être douées de dons de naissance. Les sorciers sont parmi nous !

Quand et comment avez-vous décidé de vous pencher sur ce phénomène ?

C'est arrivé dans les années 70. Un voisin m'avait confié qu'il pouvait calmer des brûlures par son simple souffle. J'étais incrédule, n'ayant pas grandi dans un milieu qui me prédisposait à accepter ce genre de choses.

Et alors ?

J'ai constaté que cela fonctionnait. J'ai eu envie d'en apprendre plus. Nous devions être en 1975.

C'est à la même époque que la chercheuse française Jeanne Favret-Saada étudie les croyances magiques qui ont cours en Mayenne. Elle publiera en 1977 L es Mots, la mort, les sorts (Gallimard). Son livre vous a-t-il influencé ?

Non, car j'avais déjà commencé mes recherches. Si je devais chercher une filiation, je dirais que c'est plutôt Georges Balandier ou Jean Baudrillard, que je fréquentais alors, qui m'ont inspiré. J'ajouterais que Marcelle Bouteiller avait commencé à défricher le terrain dès la fin des années 50 en partant à la rencontre des désenvoûteurs de Touraine. Mon livre lui rend d'ailleurs hommage.

Vous avez fait vos études à Rennes, puis à Paris. Comment l'université a-t-elle accueilli vos travaux ?

Avec bienveillance et même un certain enthousiasme. Mais il faut dire qu'à l'époque ce domaine était en quasi friche. Donc l'étonnement a été total. Je me suis d'abord consacré à l'étude de l'ethnologie de la civilisation celtique. Avant de consacrer ma thèse à la sorcellerie et aux jeteurs de sort. J'étais convaincu qu'il fallait sortir ce sujet du registre folklorique dans lequel trop de personnes le cantonnaient.

Vos origines bretonnes ont-elles pesé dans votre vocation ? La Bretagne est-elle une région où se pratique davantage qu'ailleurs la magie ?

Pas du tout. C'est un cliché qui a la vie dure. En réalité, aucune région de France n'est épargnée. Si j'ai prioritairement étudié les pratiques magiques dans l'ouest de la France, c'est par commodité, parce que j'habitais dans cette région. Mais j'ai pu constater que celles qui ont cours dans le Jura, par exemple, sont tout aussi nombreuses.

Ces pratiques sont-elles réservées à un milieu socioprofessionnel particulier ?

Là encore, il faut tordre le cou aux idées reçues. Tous les milieux sociaux sont concernés. Le niveau d'études, le niveau de richesses n'influent aucunement sur la croyance en l'existence d'une alternative à la médecine traditionnelle. J'ai même découvert, avec surprise, qu'une pratique religieuse n'empêchait pas d'adhérer à ce système de croyances. On peut faire partie d'une Église et recourir à la magie.

Que recherchent les personnes qui y recourent, justement ?

Les attentes des « clients » de sorciers sont variées. Certains cherchent un accroissement de leur capital économique. Ce sont des agriculteurs qui convoitent un terrain, qui veulent voir leur exploitation fructifier ou encore prémunir leurs récoltes des intempéries. Mais cela peut aussi être des professions libérales (médecins ou avocats) qui souhaitent développer leur activité. D'autres « clients » cherchent à élargir leur « capital relationnel » : ils forment des attentes sur le plan affectif, amical ou amoureux. On compte aussi des politiques à la recherche de moyens de s'attirer les bonnes grâces des électeurs en se rendant sympathiques auprès du plus grand nombre. Un dernier cas de figure concerne les personnes qui souhaitent assouvir un désir de vengeance : régler des comptes, écarter un envoûtement ou y riposter.

De ce point de vue, l'exemple de la famille Hennec que vous rapportez est saisissant…

J'ai essayé de multiplier les exemples concrets, rencontrés au cours de mes travaux de terrain. Cette famille d'agriculteurs qui rencontrait des difficultés (mort de bestiaux, pannes à répétition de matériel agricole, accidents) a pensé que son voisin était à l'origine de ses malheurs lorsqu'elle a retrouvé, chez elle, des dagydes (ou poupées, NDLR) percées d'épingles. Elle a alors recouru aux services d'un désenvoûteur. Le sort n'a fini par tourner que le jour où celui qu'elle considérait comme son « attaquant » est mort d'une crise cardiaque.

C'est terrifiant !

Oui, mais c'est un cas extrême. La plupart du temps, les adeptes de magie ne vont pas aussi loin. Les sorciers et jeteurs de sorts veillent à canaliser le désir de revanche de leurs « clients ». Ils ont pour vocation première d'éviter tout passage à l'acte en obtenant que les personnes qui s'estiment victimes d'un préjudice leur délèguent le droit d'exercer une vengeance légitime.

Voulez-vous dire que les sorciers jouent un rôle de régulation sociale ?

Parfaitement.

On comprend quand même mieux que Louis XIV ait condamné et même interdit ces pratiques en 1682...

L'arrêt pris par le monarque avait d'autres finalités. Il résulte d'une crise née au moment de « l'affaire dite des poisons » et visait avant tout à contrôler l'accès aux plantes médicinales en en confiant le monopole aux apothicaires, les ancêtres de nos pharmaciens modernes.

A-t-on une idée du nombre d'adeptes de sorcellerie en France ?

On estimait, à la fin des années 90, à plus de 50 000 le nombre de guérisseurs, magnétiseurs, radiesthésistes, conjureurs de sorts, diseuses de bonne aventure ou encore rebouteux à travers l'Hexagone... Ce qui mélange des activités qui n'ont rien à voir les unes avec les autres. Quand on regarde les déclarations fiscales établies par ces personnes, du moins celles qui déclarent une activité professionnelle liée à ce que l'on désigne traditionnellement sous le terme de sorcellerie, on constate que leur chiffre d'affaires est supérieur à celui des médecins généralistes ! Toutes les études d'opinion convergent. Un Français sur trois reconnaît avoir eu, un jour, recours à une forme de médecine « parallèle ». On ne peut donc pas balayer cela d'un revers de main.

Diriez-vous que l'univers technologique dans lequel nous évoluons fait refluer ces croyances ?

Pas du tout. Ce n'est pas parce que nous n'en parlons plus qu'elles n'existent plus.

Pourquoi en parle-t-on moins aujourd'hui que dans les années 80 ou 90 ?

Parce que les adeptes de ces pratiques se taisent. Ils ont été maltraités par les médias, tournés en ridicule, et ne veulent plus prêter le flanc à la critique. J'ajouterais que la mode « New Age » est passée. Elle avait beaucoup contribué à libérer la parole... Seuls les pays anglo-saxons continuent aujourd'hui d'évoquer ouvertement le sujet. Anglais et Américains semblent plus à l'aise en la matière. Les « witchcrafts studies » y sont plus développées qu'en Europe continentale. Les églises spirites y ont pignon sur rue. Les cultes païens, voire lucifériens, n'y sont pas traités de la même manière qu'en France. Peut-être parce que les sociétés y ont un autre rapport avec la nature qui les entoure.

 

Le Point