Mercredi, 27 janvier 2021 06:48:02

Désireux de créer un renouveau entre leurs murs, de nombreux catholiques s’inspirent des pratiques des évangéliques. De l’homélie à la louange, en passant par l’accueil, le phénomène d’évangélisation prend de l’ampleur. 

Septembre 2019: lors de la plénière de clôture du Congrès Mission, le grand rassemblement catholique sur l’évangélisation, l’assemblée entonne joyeusement le célèbre cantique de Matt Redman «Béni soit ton nom». Puis d’enchaîner avec «Christ est ma joie» du groupe Impact, au rythme de la batterie et de la guitare électrique. L’odeur d’encens et la procession avec les reliques de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus rappellent néanmoins qu’il ne s’agit pas d’un culte évangélique mais bel et bien d’une messe… Ce phénomène est documenté et porte même un nom alambiqué. Le sociologue des religions Jean-Paul Willaime parle ainsi d’«évangélicalisation» pour décrire ce jeu d’influence. «C’est une tendance qui est même plus large. Les luthéro-réformés sont aussi concernés», précise Valérie Aubourg, auteure d’un ouvrage sur le sujet au sous-titre évocateur: Réveil catholique, emprunts évangéliques au sein du catholicisme (éd. Labor et Fides).

La professeure d’anthropologie-ethnologie à l’Université catholique de Lyon date l’apparition de cette tendance au début des années 2000. «C’est à cette époque que des groupes et paroisses non affiliés au renouveau charismatique ont commencé à reprendre des éléments évangéliques», explique-t-elle. Cette évangélicalisation se fait néanmoins à différents degrés. «Pour certaines Eglises, ce sera à dose hyper-homéopathiques, sans même le savoir; quand pour d’autres, ce sera bien davantage et consciemment», poursuit-elle.

Le rôle de l’Eglise anglicane

Les manifestations de cette évangélicalisation sont multiples. Le style musical et le répertoire de cantiques sont les éléments concernés les plus visibles. Mais la mise en place de repas en commun, l’accent mis sur le témoignage personnel ou encore la familiarité avec la Bible sont autant de marqueurs de ce phénomène. «Quelques paroisses commencent même à avoir des baptistères pour des baptêmes par immersion», s’étonne Valérie Aubourg.

Dans cette dynamique, il faut noter le rôle particulier joué par l’Angleterre. Avec l’apparition du Parcours Alpha et des groupes de prière des mères, le pays fait office de pont entre les deux rives de l’Atlantique. «Le Royaume-Uni permet une première appropriation de ces outils à la culture européenne», souligne l’universitaire. «Sans compter que l’anglicanisme peut être perçu comme une passerelle entre évangélisme et catholicisme», ajoute-t-elle.

Si les Parcours Alpha sont nés dans une Eglise anglicane de tendance évangélique à Londres, l’Eglise catholique française s’en est pleinement saisi moyennant l’ajustement de certains enseignements. Dans l’Hexagone, les sessions sont ainsi majoritairement données en milieu catholique. La directrice Formation et Accompagnement de la Transformation pastorale à Alpha, Anne-France de Boissière, avance le chiffre de 80% de parcours réalisés en contexte catholique. «Alpha est souvent représentatif des réalités locales», explique-t-elle.

Observer ce que font les autres

Mais réduire l’influence d’Alpha à des repas, pour faire découvrir les bases de la foi chrétienne à des personnes éloignées de l’Eglise, serait une erreur. L’association joue en effet un rôle prépondérant dans ce Réveil catholique d’inspiration évangélique. «On vise un changement global de culture par l’expérience», détaille Anne-France de Boissière. «Nous avons ainsi lancé l’initiative “Des Pasteurs selon Mon Cœur” pour former les prêtres.»

En juin 2018, elle a invité douze religieux à l’accompagner aux Etats-Unis à l’Eglise Saddleback du célèbre pasteur Rick Warren. L’objectif? Observer ce qui s’y vit et voir ce qui est adaptable au contexte catholique français. «C’est un des lieux les plus inspirants au monde», reconnaît l’équipière d’Alpha, avant d’ajouter: «Ce qui est intéressant avec Rick Warren, c’est qu’il a modélisé sa pensée au moyen de livres.»

Susciter un renouveau

Benjamin Pouzin, guitariste et chanteur du groupe de louange Glorious, s’est lui aussi rendu à Saddleback comme dans de nombreuses autres Eglises évangéliques. «Nous avons le plus beau message du monde. Pourquoi ne pas apprendre de nos frères évangéliques pour mieux le communiquer?» demande-t-il. Pour lui qui a grandi au sein du renouveau charismatique, cette démarche était toute naturelle. «Parler d’emprunts me dérange, ça sonne marketing», confie-t-il. «Ce n’était pas du tout notre état d’esprit.»

De leurs multiples visites d’Eglises évangéliques, Benjamin Pouzin et Anne-France de Boissière retiennent sans s’être concerté les trois mêmes enseignements. L’accueil pour commencer. «Personne ne venait vous dire “bonjour” lors d’une messe», regrette le musicien de Glorious. Tirant profit de ce qu’il a pu observer avec d’autres, ils ont commencé à servir du thé et du café dans sa paroisse de Sainte-Blandine à Lyon: une petite révolution.

La louange ensuite. Une place centrale a été accordée à la musique contemporaine. «On a fait taire les orgues», se félicite Benjamin Pouzin. En ce qui concerne l’homélie, c’est-à-dire la prédication, une attention particulière a été portée à la rendre plus captivante et profonde. De gros changements donc, accompagnés de quelques crispations parfois, mais payants pour susciter un renouveau!

Christianisme aujourdhui