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L’obligation d’afficher les Dix Commandements dans les écoles publiques du Texas alimente le débat sur la place de la religion à l’école. Contestée en justice, la loi est au cœur d’un bras de fer politique et juridique dans cet État solidement républicain du sud des États-Unis.

 

« Tu n'adoreras pas d'autres dieux que moi. » Au Texas, cette phrase biblique ne se lit plus seulement à l’église : elle s’invite désormais dans les salles de classe des écoles publiques. Au sein de cet État solidement républicain du sud des États-Unis, l’éducation est devenue un champ de bataille idéologique où s’entremêlent croisade religieuse et stratégie politique nationale.

Adoptée en mai dernier par la majorité républicaine du Sénat texan, la loi SB10 impose aux établissements publics d’afficher les Dix Commandements « à un endroit bien visible » dans les salles de classe. Jugée « inconstitutionnelle » au lendemain de sa promulgation, mais toujours en vigueur dans certains districts, cette loi a éte réexaminée par une cour d’appel fédérale le 20 janvier, et devrait rendre sa décision finale dans quelques mois. 

Présentée comme « indissociable » du patrimoine américain par le procureur général du Texas, Ken Paxton, l’obligation d’afficher les Dix Commandements apparaît surtout comme un cheval de Troie religieux, dans un État où la droite chrétienne pèse de plus en plus sur l’agenda politique. La section locale de l’American Civil Liberties Union (ACLU) y voit une « moquerie » de la séparation entre l’Église et l’État et une « violation intolérable » du Premier amendement de la Constitution, qui garantit notamment la liberté religieuse.

« Ce que ces Dix Commandements incarnent n’a rien de religieux : c’est un outil de pouvoir et de contrôle », prolonge Felicia Martin, présidente de l’association Texas Freedom Network, engagée dans la défense des libertés civiles. « S’attaquer à l’école publique, c’est mettre en danger la démocratie », fulmine-t-elle. 

« Un combat politique » 

Mère de deux enfants scolarisés dans une école publique de San Antonio, Paloma (prénom d’emprunt) dénonce aussi cet « endoctrinement scolaire ». Et se souvient précisément de la question de son plus jeune fils : avait-il « le droit » de ne pas croire en Dieu, puisqu'un texte sacré est sur les murs de sa salle de classe ? Paloma s’arrête un instant, cherche ses mots, puis reprend, la voix plus basse. « L’école n’est pas censée faire douter un enfant de ce qu’il est ou de ce qu’il croit.  » 

Elle décrit un garçon troublé, cherchant à comprendre ce que l’école « attend de lui ». « Certains commandements parlent d’adultère et de péché. Ce sont des conversations que je veux avoir avec lui quand je l’estime approprié, pas parce qu’un poster a été accroché par l’État dans leur salle de classe », dit-elle, désabusée, au point de songer à scolariser ses enfants chez leur père, en Californie.

Enseignante dans un quartier défavorisé de San Antonio, Rosa, ayant demandé l’anonymat, dit avoir été confrontée aux mêmes dilemmes, envisageant même de prendre sa retraite. « On nous met au milieu d’un combat politique qui nous dépasse, et dont l’école devient l’otage », lâche-t-elle. L’affichage des Dix Commandements, dit-elle encore, « n’est jamais neutre » : pour certains élèves, « surtout ceux qui ne sont pas chrétiens, c’est un rappel quotidien qu’ils sont à part et donc exclus du reste du groupe ». 

 

Une bataille juridique appelée à durer

Contrairement aux vouchers scolaires (chèques éducation) ou aux attaques répétées contre l’enseignement des questions raciales et de genre, les Dix Commandements sont « la forme la plus évidente et directe d’instruction religieuse », analyse David McCoy, professeur de sciences politiques au San Antonio College. Là où les premières mesures relèvent d’une stratégie de contournement ou d’affaiblissement progressif de l’école publique, la loi SB10 « impose un message religieux explicite au cœur même de la pédagogie ». Une rupture assumée, selon lui : « C’est une violation tellement flagrante de ce que la Cour suprême a toujours dit ». Une manière pour le Texas « d’acter le désintérêt des autorités pour les garde-fous constitutionnels ». 

Suspendue in extremis fin août par un juge fédéral estimant que l'affichage des Dix Commandements « franchit la ligne entre l’exposition et la coercition », la loi texane pourrait donner lieu à une procédure judiciaire longue et incertaine, susceptible de remonter jusqu’à la Cour suprême des États-Unis. 

En 2022, sous la présidence de Joe Biden, la Cour suprême avait balayé près d’un demi-siècle de droits à l’avortement en revenant sur l’arrêt Roe v. Wade. Un précédent lourd de sens, qui montre que des principes constitutionnels longtemps considérés comme établis peuvent désormais être réinterrogés.

rfi