Dimanche, 5 decembre 2021 14:24:38

 

Il se présente comme « un homme de foi » qui « détient la clé du réveil spirituel » et qui a fondé « l’Église de référence » dans la capitale. Mais le révérend Paul Mukendi est-il vraiment celui qu’il prétend être? D’ex-fidèles, encore marqués par l’« arnaque » dont ils ont été victimes, lèvent le voile sur la face cachée de son culte.

Situé sur le boulevard Pierre-Bertrand, à Québec, le Centre évangélique Parole de vie n’a rien de flamboyant. Peu de détails laissent croire que le petit bâtiment fait de brique brunâtre et de tôle beige est un lieu de prière chrétien, hormis le logo surplombant les fenêtres de la façade : une colombe.

Mais ce symbole n’est qu’un écran de fumée aux yeux de certains. Ça ne vaut pas la peine d’aller à l'Église de Mukendi parce qu'il n'apporte pas un message de paix, prévient Julia (nom fictif), 33 ans, une ex-fidèle qui s’est confiée à Radio-Canada sous le couvert de l’anonymat.

Le Centre évangélique Parole de vie a été fondé en 2004 par Paul Mukendi.

Le Centre évangélique Parole de vie a été fondé en 2004 par Paul Mukendi.

PHOTO : RADIO-CANADA / OLIVIER BOUCHARD

Julia ne fait pas référence à l’agression sexuelle sur une mineure dont le pasteur de 44 ans a été reconnu coupable, ni à ses démêlés avec la DPJ. Elle ne fait pas référence non plus au discours qui pourfend le système de justice canadien, ni aux fraudes fiscales dont il a été accusé.

Julia fait plutôt référence aux pratiques quotidiennes de Paul Mukendi, au sein de son Église qu’elle a fréquentée en 2013 et 2014. Au départ, l’intégration semblait prometteuse pour cette jeune immigrante africaine, qui était alors étudiante.

Je suis née dans une famille chrétienne. Quand on est loin de nos parents, on veut essayer de faire un peu ce que nos parents faisaient.

Une citation de :Julia (nom fictif), ex-fidèle du Centre évangélique Parole de vie
Julia (nom fictif), une femme de 33 ans, a accepté de se confier sous le couvert de l'anonymat.

Julia (nom fictif), une femme de 33 ans, a accepté de se confier sous le couvert de l'anonymat.

PHOTO : RADIO-CANADA

La lune de miel a vite fait place au doute. La question de l’argent était omniprésente au sein de l’Église, selon Julia. Certes, il y avait les offrandes du dimanche. Il y avait aussi la dîme, soit 10 % de son salaire, que Julia versait volontairement au Centre évangélique. Rien d’anormal pour elle jusque-là.

Ce qui a fait déborder le vase, toutefois, ce sont les appels de fonds, jugés trop fréquents par Julia : des projets pour de l’achat de matériel audio, des caméras, les voyages des pasteurs étrangers venus donner des conférences à Québec, etc.

Il fallait tout le temps qu'on sente que quand on ne donne pas assez, on ne sera pas béni, dit-elle.

C'est comme si on utilise la foi des gens pour les arnaquer! Même si ce sont des adultes, c'est quand même une pression, une torture religieuse.

Une citation de :Julia (nom fictif), ex-fidèle du Centre évangélique Parole de vie

Oppression financière

Georges (nom fictif), originaire d’un pays d’Afrique de l’Ouest, raconte avoir vécu la même chose en 2013. L’homme de 40 ans a requis l’anonymat, par crainte de se brouiller avec des connaissances qui fréquentent toujours l’Église.

Ayant fréquenté d’autres lieux de culte évangéliques, il constate qu’il n’y avait pas de répit sur la question de l’argent auprès de Paul Mukendi. Georges raconte qu’il donnait au moins 100 $ toutes les deux semaines, mais n’a jamais compris où allaient ces sommes.

À Parole de vie, c’est le jour et la nuit. Je me sentais oppressé financièrement. Je me sentais comme une banque.

Une citation de :Georges (nom fictif), ex-fidèle du Centre évangélique Parole de vie

Il n’y avait rien de palpable en termes d’œuvre de charité. Les membres de l’Église ne reçoivent rien à part la parole de Dieu, ajoute Georges.

 

Une megachurch au Colisée Pepsi

Souvent, lorsque Paul Mukendi sollicitait des dons, c’était pour financer son projet de méga-église (megachurch, en anglais). Il s’agit d’un modèle populaire chez certains groupes évangéliques aux États-Unis, qui vise à rassembler des milliers de fidèles dans un même bâtiment.

À Québec, Paul Mukendi ne visait rien de moins que l’achat du Colisée Pepsi, selon plusieurs témoins. Pendant des années, des gens y ont cru et y ont englouti d’importantes sommes, sans jamais que le projet se concrétise.

Vue de la façade du Colisée de Québec.

Le révérend Paul Mukendi disait vouloir établir sa méga-église au Colisée Pepsi.

PHOTO : RADIO-CANADA / DANIEL COULOMBE

Julia, par exemple, se souvient d’avoir donné 200 $, en plus d’offrir un bien personnel de grande valeur, car elle n’était pas en mesure d’offrir plus d’argent.

Il y a des gens qui sont sortis [du Centre évangélique] avant moi qui ont cotisé pour cette megachurch. Il y a des gens pendant que j'étais là, et les gens après moi.

Une citation de :Julia (nom fictif), ex-fidèle du Centre évangélique Parole de vie

Joëlle (nom fictif), une ex-fidèle qui a fréquenté l’Église entre 2015 et 2018, confirme que le projet était encore d’actualité à cette époque.

 

À chaque fois qu'ils avaient besoin d'argent, l'histoire de la megachurch, ça sortait, raconte-t-elle anonymement, par crainte d’être intimidée si elle est reconnue par les membres actuels de l’Église.

En 2017, dans une vidéo intitulée Québec en route vers la megachurch diffusée sur Facebook, on peut d’ailleurs apercevoir le révérend Mukendi tenir les propos suivants, face à la caméra.

Où que vous soyez, vous avez 50 $, vous avez 100 $, vous avez 200 $, vous avez 500 $, vous avez 1000 $ ou vous avez 100 000 $? Vous pouvez toujours le faire parvenir pour la gloire du Seigneur.

Paul Mukendi fait un appel de fonds et parle de son projet de méga-église dans une vidéo datant de 2017.

Paul Mukendi fait un appel de fonds et parle de son projet de méga-église dans une vidéo datant de 2017.

PHOTO : FACEBOOK / MINISTÈRE PAUL MUKENDI

Selon Joëlle, tout ce discours n’était que de la manipulation. Elle se demande si l’argent versé servait en réalité à financer le train de vie du pasteur Mukendi.

Quand tu vois que la personne qui se tient devant toi, qui ne travaille pas, a une vie beaucoup plus épanouie, plus luxueuse que toi qui travailles, tu es comme... "peut-être que je devrais arrêter de donner tout mon argent là-bas!"

Une citation de :Joëlle (nom fictif), ex-fidèle du Centre évangélique Parole de vie

Malgré plusieurs appels, courriels et textos de Radio-Canada, l’attachée de presse du révérend Mukendi, Marie-Ève Lepage, n’a jamais répondu à nos demandes.

Théologie de la prospérité

Alain Bouchard, chargé de cours à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, précise cependant que l’incitation à donner est très, très, très présente dans les mouvements évangéliques.

Si cela peut sembler anormal dans une société de tradition catholique comme au Québec, cela ne l’est pas dans les milieux protestants, rappelle M. Bouchard, qui a déjà eu affaire au révérend Mukendi dans un contexte professionnel.

C'est ce qu'on appelle dans les milieux protestants la théologie de la prospérité, c'est-à-dire que si je donne, je vais recevoir. Dieu va me récompenser au centuple [...] Ces mécanismes sont très fréquents.

Une citation de :Alain Bouchard, chargé de cours à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval

Néanmoins, M. Bouchard souligne que les témoignages recueillis par Radio-Canada éveillent des doutes. Ce qui est anormal, c'est qu'effectivement il semble y avoir une personne qui promettait des choses et il n'y avait aucun résultat.

Jeudi, Radio-Canada diffusera un autre reportage concernant les finances de Paul Mukendi et de son Église.

Inquiétant, dit Info-secte

La pression financière exercée sur les membres du Centre évangélique Parole de vie a d’ailleurs été signalée à Info-secte. Depuis 2008, l’organisme dit avoir reçu une dizaine d’appels en lien avec l’Église de Paul Mukendi.

Le directeur général d’Info-secte ne souhaite pas se prononcer sur la nature de cette Église, cependant. Si on répondait "non, ce n'est pas une secte", est-ce que l'inquiétude ou les problèmes sont disparus?, demande Mike Kropveld, en ajoutant qu’il n’y a pas définition consensuelle de ce qu’est une secte.

La question c'est toujours de regarder les comportements, de comprendre les comportements et le fonctionnement du groupe, le rôle du leader, etc., pour essayer d'estimer le potentiel de risque.

Une citation de :Mike Kropveld, directeur général d'Info-secte
Mike Kropveld, fondateur et directeur général d'Info-secte

Mike Kropveld, fondateur et directeur général d'Info-secte

PHOTO : INFO-SECTE

Chose certaine, Mike Kropveld juge que ce qui se passe au Centre évangélique Parole de vie est inquiétant. Les signalements qu’il a reçus ont aussi trait à des soupçons d’attouchements sexuels, et au contrôle que Paul Mukendi exerce sur ses fidèles, qui se retrouvent parfois coupés de leur famille.

Ils ont peur que les gens sortent

Cette tentative d’isolement social, Joëlle confirme l’avoir vécue. Le pasteur Mukendi et ses proches ont essayé de faire en sorte qu’elle s’éloigne de certaines personnes qui ne fréquentaient pas le Centre évangélique, dit-elle. Il y a plusieurs familles qui ont été victimes de ça, ajoute la jeune femme.

Quand tu es dans l'Église, ils critiquent quand tu parles avec d'autres personnes ou que tu pars à d'autres conférences dans d'autres églises, explique pour sa part Julia.

Ils veulent tout simplement qu'on se nourrisse de ce que Mukendi dit, qu'on soit avec les gens de l'Église. Ils ont peur que les gens sortent de l'Église.

Une citation de :Julia (nom fictif), ex-fidèle du Centre évangélique Parole de vie

Sur ce point, le chargé de cours à l’Université Laval, Alain Bouchard, estime que le Centre évangélique Parole de vie semble faire bande à part.

Une des caractéristiques du mouvement évangélique et du protestantisme en général, c’est que les gens passent d'un milieu à l'autre extrêmement facilement, indique M. Bouchard.

Ce [qu'on observe à l'Église de Paul Mukendi] n'est pas représentatif du milieu et on est peut-être là face à une dérive.

Une citation de :Alain Bouchard, chargé de cours à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval
Alain Bouchard, chargé de cours à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université Laval et coordonnateur d'opérations et Centre de ressources et d'observation de l'innovation religieuse.

Alain Bouchard, chargé de cours à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université Laval et coordonnateur d'opérations et Centre de ressources et d'observation de l'innovation religieuse

PHOTO : RADIO-CANADA / ALEXANDRE DUVAL

Qui plus est, le contrôle exercé au sein de l’église de Paul Mukendi n’était pas sans conséquence pour ceux qui osaient renoncer au culte, selon Joëlle.

Quand ils voient que tu essaies de t'échapper, ils vont essayer de t'isoler, de te faire passer pour le méchant, pour que ta famille te voie comme quelqu'un de méchant. Toi, ils vont te bannir et ils vont garder le reste de ta famille.

C’est toi, l’homme

Georges se souvient de moments tendus, alors qu'il s’apprêtait à quitter définitivement le culte de Paul Mukendi. Un après-midi, le révérend l’a convoqué dans son bureau pour l’inciter à être plus assidu et à verser sa dîme.

Il souhaitait que je sois plus engagé, mais que cela nécessite d’embarquer avec mon épouse parce que c’est un engagement vis-à-vis de l’Église, raconte Georges.

Selon lui, le pasteur Mukendi et ses proches avaient précédemment essayé de lui faire croire que son épouse était une mauvaise influence, car elle ne fréquentait pas le Centre évangélique Parole de vie de façon assez régulière.

Georges se serait notamment fait dire : Peut-être que c’est elle qui t’influence, mais c’est toi, l’homme. C’est toi qui décide. Avec le recul, Georges soutient que ce discours aurait pu finir par avoir des conséquences dans sa vie personnelle.

Ça aurait pu occasionner un divorce avec mon épouse.

Une citation de :Georges (nom fictif), ex-fidèle du Centre évangélique Parole de vie

Un autre ex-membre de l’Église, qui n’a pas voulu être identifié, indique à Radio-Canada qu’il se considère chanceux d’être sorti de là. Toutefois, il estime que les personnes qui fréquentent encore le Centre évangélique pourront difficilement effectuer le même chemin que lui.

Les gens les plus impliqués dans ce milieu se radicalisent de plus en plus et sont, à mon avis, à un point de non-retour, dit-il.

Menaces et intimidation

Ceux qui finissent par se détacher de l’Église en paient le prix, assure Joëlle. Quand je suis sortie, il y a du monde qui a essayé de me raisonner. Vu que je n’ai pas écouté, ils m’ont bloquée sur les réseaux sociaux, raconte-t-elle.

On est des traîtres. On est des petits démons. Il y a plein d'appellations pour ça. Même quand j'y étais et qu'ils parlaient de façon anonyme d'autres personnes qui étaient sorties, c'est toujours ce genre de termes-là qu'ils vont utiliser, dit Joëlle.

Joëlle (nom fictif), une jeune femme dans la vingtaine, a accepté de se confier à Radio-Canada sur ce qu'elle a vécu entre 2015 et 2018 à l'Église de Paul Mukendi.

Joëlle (nom fictif), une jeune femme dans la vingtaine, a accepté de se confier à Radio-Canada sur ce qu'elle a vécu entre 2015 et 2018 à l'Église de Paul Mukendi.

PHOTO : RADIO-CANADA

Georges confirme que ce discours était monnaie courante. Démonsenvoyés du diable et esprits faibles sont autant de qualificatifs qui étaient utilisés pour décrire celles et ceux qui avaient fait le choix de cesser de fréquenter le Centre évangélique.

Dans le cas de Julia, c’est allé encore plus loin. C'étaient des menaces, des appels de membres de l'Église qui me donnaient quasiment des ultimatums. "Si tu n'es pas là dans un mois, il y aura des malheurs qui vont t'arriver à toi et à ton ex-mari." Ça, ça m'a fait peur, dit-elle.

Quel type de malheurs? On ne sait pas jusqu'où ça peut aller. Ça peut aller jusqu'à la fatalité, présume-t-elle, assurant qu’elle a reçu plusieurs appels consécutifs de ce type-là.

Alain Bouchard soutient qu’associer les apostasiés au diable est plutôt courant dans ce type de milieu. Il compare la rupture avec une organisation religieuse à une rupture amoureuse, où l’un des deux conjoints pourrait être tenté de diaboliser l’autre.

Cependant, lorsqu'on parle de menaces, là, on tombe dans un autre registre, précise-t-il.

Quel avenir?

Alors que le révérend Paul Mukendi est en fuite depuis deux mois, et que certains de ses proches collaborateurs semblent combler une partie du vide qu’il a laissé au sein de son Centre évangélique, les pratiques dénoncées par nos témoins pourraient-elles se modifier?

Julia croit que non. Ils pensent vraiment que leur vie est rattachée à la vie du pasteur. Ce qui leur arrive, c’est un deuil, dit-elle.

Georges est du même avis. Quand une famille est engagée, elle reste longtemps. Il garde tout de même espoir que son témoignage puisse permettre aux personnes intéressées par le Centre évangélique Parole de vie de mieux comprendre son fonctionnement.

Si vous engagez votre femme et votre famille, l’argent sera un tabou. Vous n’aurez pas de compte rendu financier. Essayez d’abord de vous assurer que les choses ont maturé [sic] à ce niveau-là avant de vous engager dans cette Église, conclut-il.

 

Radio Canada

 

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