Mercredi, 27 janvier 2021 05:25:47

 

À 54 ans, Paula White compte plus de 3,3 millions d’abonnés sur Facebook et conduit une Lamborghini décapotable. Son business ? La religion. Elle a fondé sa propre Église et anime un show télévisé où elle invite ses fidèles à lui donner beaucoup d’argent sous peine d’être punis par Dieu. Depuis un an, dans son propre bureau à la Maison Blanche, elle murmure à l’oreille du Président Trump les prières électorales des évangéliques blancs... dans son propre intérêt.

Souvenez-vous : nous sommes le jeudi 5 novembre. Les citoyens américains s’éveillent au beau milieu d’un duel électoral sans précédent. Le décompte des voix est toujours en cours dans cinq États déterminants (l’Arizona, la Géorgie, le Nevada, la Pennsylvanie et la Caroline du Nord).

Les résultats sont encore trop serrés pour connaître le vainqueur, mais Joe Biden se rapproche dangereusement de la victoire. Donald Trump fait tout pour empêcher son éviction : il crie à la fraude et demande l’arrêt du décompte. Le clan républicain est en ébullition. Il faut inverser la tendance. Vite. Mais qui est assez puissant pour le faire ? Peut-être… Dieu ?

Une vidéo émerge et se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Elle montre une femme blonde tirée à quatre épingles, en pleine transe. Elle martèle l’air du poing et répète ce qui ressemble à une incantation magique : « Frappez, frappez, frappez… jusqu’à obtenir la victoire. » Cette femme, c’est Paula White, la « conseillère spirituelle » de Donald Trump.

 

« J’entends le son d’une pluie abondante, j’entends le son de la victoire, poursuit la prédicatrice. Le Seigneur dit que c’est fini et que c’est fait… » Paula White prononce quelques mots en latin, puis affirme que des renforts angéliques venus d’Afrique et d’Amérique sont en route. « Nous brisons et divisons toute confédération démoniaque contre l’élection, contre l’Amérique, contre celui que Tu as désigné à la Maison Blanche, nous les brisons au nom de Jésus », ajoute-t-elle.

La vidéo fait plus de 12 millions de vues en huit heures.

La veille, la prédicatrice s’est déjà fendue d’un tweet révélateur :

« Je vous demande de prier avec ferveur, sans cesse, pour notre nation et les résultats des élections. Il est très inquiétant que certains tentent de voler cette élection. Prions Dieu, qui sait tout, de nous révéler la vérité. Prions pour que les ennemis de Dieu s’apaisent et que leurs plans échouent. » (Capture d'écran Twitter)

La femme qui prêchait à l’oreille du Président

Née le 20 avril 1966 à Tupelo (Mississippi), Paula Furr rencontre le pasteur Randy White en 1989. Ensemble, ils fondent la Without Walls International Church (« Église Internationale Sans Murs ») à Tampa (Floride). Le couple devient rapidement très influent. En 2001, Paula White décroche même son propre show télévisé, le Paula Today, sur Christian TV, puis sur Black Entertainment Television, une chaîne qui s'adresse prioritairement aux Afro-Américains.

C’est par ce biais que Donald Trump la découvre. Il contacte la prédicatrice pour lui dire combien il la trouve fantastique. Entre ces deux-là naît une alchimie immédiate et mystique.

En 2004, Paula White est invitée sur le tournage de The Apprentice, l'émission de télé-réalité de Donald Trump, pour y délivrer des leçons sur la Bible.

Deux ans plus tard, c’est Donald Trump lui-même qui est convié sur le plateau du Paula Show. Devant des milliers de téléspectateurs, les deux multimillionnaires échangent sur les bienfaits de la richesse. « C’est ce que j’enseigne : trouve ta passion et transforme-là en argent », dit Paula White. « Je pense que c’est la clé, sans cela, tu ne seras jamais heureux ! », approuve l'homme politique.

Quels intérêts se cachent derrière les prières de Paula White ?

En 2015, Paula White réunit des chefs religieux autour d’elle et soutient la candidature de celui qui deviendra le 45e président des États-Unis. Depuis le 31 octobre 2019, elle possède son propre bureau à la Maison Blanche. Sa fonction ? Cheffe du Faith and Opportunity Initiative (« Projet Foi et Opportunité »). Il s’agit d’un organe fédéral visant à « garantir que les organisations confessionnelles [...] disposent de défenseurs solides à la Maison Blanche et dans l'ensemble du gouvernement fédéral ». En d’autres mots : c’est un lobby religieux au sein même de l’Administration américaine.

Le Faith and Opportunity Initiative existe depuis le 3 mai 2018. C’est Donald Trump lui-même qui l’a mis en place. Mais le projet date de bien avant : Bill Clinton l’avait initié lors de son mandat avec la disposition Charitable Choice (« Choix de la Charité »).

La tâche de Paula White est politique : elle renforce les liens entre le Président et les réseaux chrétiens, en particulier les milieux évangéliques (dont elle est issue), pour des raisons électoralistes. Les évangéliques blancs ont voté pour Donald Trump à 80 % en 2016. Ils représentent un tiers de sa base électorale.

En désignant Paula White à la tête du département, Donald Trump offre aux discours évangéliques conservateurs anti-avortement et anti-LGBT+ un prolongement politique. Il donne également à Paula White une tribune pour son « Évangile de la prospérité ».

 

Les pauvres ? De « mauvais chrétiens » punis par Dieu

Paula White est loin de faire l’unanimité parmi les chrétiens américains. Parce qu’elle pratique la « théologie de la prospérité ». Une doctrine très controversée selon laquelle plus vous donnez à l’Église, plus vous êtes récompensé par Dieu. À l’inverse, ne donnez rien et vous subirez la précarité et la maladie. « Vous devez envoyer un chèque de 100 000 dollars, ordonne ainsi la prédicatrice dans une de ses émissions. Si vous ne devenez pas un émissaire du soutien, vous ne serez jamais soutenu dans votre vie. »

La théologie de la prospérité est nocive à plusieurs égards. D’une part, elle se base sur le principe que les pauvres le sont par la volonté divine, parce qu’ils n’ont pas assez prié ou pas suffisamment contribué au financement de l’Église. Ils ne « mériteraient » donc pas d’avoir accès aux soins ou de bénéficier d’aides de l’État. Ainsi rend-elle les plus pauvres de ses adeptes encore plus pauvres en les culpabilisant et en les enjoignant à donner les quelques sous qu’ils possèdent pour s’attirer la richesse et obtenir le Salut.

D’autre part, elle enrichit de manière scandaleuse les gourous les plus charismatiques. Le magazine américain Forbes s’est penché sur la fortune de ces pasteurs du profit. Edir Macedo, un des pères fondateurs de la théologie de la prospérité, par exemple, est le pasteur le plus riche du Brésil, avec une fortune estimée à 950 millions de dollars en 2013. Il a été condamné pour charlatanisme dans plusieurs pays.

Paula White, quant à elle, possède une fortune évaluée à 5 millions de dollars par le Celebrity Net Worth. La prédicatrice a bâti son magot via son Église, la Without Walls International Church, en animant des shows religieux à la télévision et en vendant des livres.

Déjà grassement payée pour son Paula Today, Paula White vend également des livres et autres DVD. Elle n'hésite pas à demander directement des dons à ses téléspectateurs. (Capture d'écran Paulawhite.tv) 

Trump et White : qui sert les intérêts de qui ?

Paula White vit dans un immense ranch en Floride, possède un appartement dans la Trump Tower, conduit une Lamborghini décapotable et se déplace en jet privé. Son train de vie luxueux lui a valu de faire l’objet d’une enquête du Sénat américain en 2007 pour détournement de fonds. Mais l’enquête n’a rien donné. Paula White a suivi la tactique de Trump : elle a refusé de coopérer, n’a pas communiqué ses comptes et a fait signer à tous les employés des contrats de confidentialité à vie.

La rencontre entre Donald Trump et Paula White n’est pas le fruit du hasard. Ils partagent une même idéologie, qu’elle s’exprime au travers de sermons religieux ou de tweets politiques : l’ultralibéralisme. Le principe d’une société profondément inégalitaire, où les riches sont riches et les pauvres sont pauvres « parce qu’ils le méritent », et où les premiers dominent les autres.

Paula White et Donald Trump fonctionnent comme des vases communiquant. L’un sert les intérêts de l’autre. Trump permet à White de conserver une influence religieuse (source de ses revenus) et White permet à Trump de se maintenir au pouvoir en lui amenant les voix des électeurs évangéliques.

Et avec Biden, ce sera différent ?

Ce serait une erreur de réduire la problématique de l’influence des intérêts religieux sur la sphère politique au duo Trump-White, voire même au camp républicain.

Chez les démocrates aussi, les voix des milieux chrétiens comptent. D’ailleurs, c’est à Bill Clinton (un démocrate) que l’ont doit le premier plan fédéral basé sur la foi : le Charity Choice, première version du Faith and Opportunity Initiative. George W. Bush en a renforcé le pouvoir.

Barack Obama n’a quant à lui pas touché aux lois mises en place sous les administrations Clinton et Bush. Pendant la campagne électorale, le candidat démocrate avait pourtant déclaré qu'il interdirait l'embauche de religieux dans tout programme de service social géré par des organismes confessionnels et financé par de l’argent public.

Mais les groupes confessionnels partenaires du gouvernement ont fait pression : ils ont menacé de rompre leurs partenariats, provoquant le chaos dans les services financés par le fédéral, dont de nombreuses personnes et communautés dépendent quotidiennement. Ils ont obtenu gain de cause.

Joe Biden vient d’être élu 46e président des États-Unis. C’est le deuxième président américain catholique de l’histoire. Les références à Dieu sont constantes dans ses discours. Le démocrate, qui affiche ouvertement sa foi, part du principe que c’est dans les actes (et donc dans les décisions politiques) que s’expriment les valeurs chrétiennes. Il avait même qualifié sa candidature de « bataille pour l'âme de la nation ».

Biden a nommé Josh Dickson comme directeur de l'engagement confessionnel de sa campagne. Pour cet ancien pasteur républicain, la parole du Christ invite « à se battre pour les personnes marginalisées et défavorisées sur le plan systémique ». On peut donc raisonnablement s’interroger sur la voie choisie par Joe Biden, qui reste profondément libérale et fermement liée aux intérêts de Wall Street.

Par ailleurs, n’oublions pas que Georges W. Bush a justifié ses guerres pour le pétrole en se référant constamment à un discours de croisé, celui des acteurs du Bien en lutte contre l'Axe du mal.

Solidaire.org